Le sourire d’Ouargla c’est sa Pépinière. Nous montons à cheval pour lui rendre visite. J’éprouve d’avance à songer que je vais enfin voir des cultures de chez nous, autant de joie que me procure parmi tous ces visages noir la rencontre d’une face de blanc. Le galop de nos bêtes sur la terre sèche fait fuir de tous côtés les lézards. Les chevaux vont vite. Ils flairent l’eau. Car c’est avec l’eau qu’on à fait ce miracle de légumes et d’arbrisseaux, poussant dans le sable, si près de l’aridité terrible d’une plaine de sel. Le puits artésien dont cette fécondité devait sortir était le premier creusé dans la contrée qui fit jaillir son eau plus haut que le sol. J’accours, pressé de le voir.
C’est comme une coupe d’eau qui s’élève au-dessus du bassin. La lumière s’y joue ; elle retombe en volutes, en fuseaux de cristal, elle déborde le puits, elle se sauve, murmure dans les petits canaux tapissés de sable. Stupéfaits de voir pour la première fois un jet et une fuite d’eau, les bonnes gens du pays ont appelé cette source : Aïne-Maboula, la « fontaine folle », la fontaine en délire. Comment expliquer autrement cette prodigalité de grande dame qui veut tout d’abord éblouir ? Pour moi, à la vue de cette eau qui tremble entre deux minces bandelettes de gazon vert, mes regards se troublent. Je n’ai pas encore senti si fort combien j’étais loin de ceux que j’aime. « Aïn, » dit l’arabe et cela signifie indistinctement « œil » ou « fontaine ». De même notre langue populaire dit « aveugler une source ». Il y a au fond de cette eau courante des yeux très purs qui me regardent.
… Une autre curiosité du pays ce sont les Rhtass. Nous poussons nos chevaux de ce côté-là.
De loin, sous les palmiers de l’oasis, j’aperçois un groupe d’hommes nus accroupis en cercle. Exposés au soleil, ils ne portent pas de turbans sur leurs crânes entièrement rasés. Seule, la mèche y surgit par où l’ange les saisira à la fin des temps pour les enlever en paradis. Ces Chaamba sont-ils fils de négresses ou est-ce le soleil tout seul qui les a bronzés si fort ? Je ne saurais le dire, mais, sûrement, ils sont aussi noirs que des Soudaniens. Notre approche ne dérange point leurs attitudes immobiles, presque hiératiques.
Ils ont les yeux fixés sur une flaque d’eau circulaire qui dort au ras du sol. Elle est trouble comme un baquet de lessive, épaissie par des détritus de végétaux, des dissolutions de racines. Sa stagnance ne reflète que le ciel, l’œil ne peut juger de sa profondeur. Sous l’ardent soleil, une odeur de fièvre pestilentielle s’en dégage, que rabat sur le sable le parasol des palmiers. Soudain, sous une poussée intérieure, cette immobilité d’eau s’émeut, s’anime, se déchire en cercles : une tête d’homme la crève, des épaules, un corps noir et ruisselant. Le plongeur tient sous son bras un petit « couffin » de roseau, plein d’une boue noire. Sa puanteur est si violente qu’on étouffe ses poumons et qu’on recule.
Les hommes qui, volontairement, se livrent à ces besognes mortelles sont considérés à juste titre par les Chaamba comme des personnages presque saints. Et aussi bien est-ce dans une pensée religieuse, pour acquérir des mérites aux yeux d’Allah, que s’est formée la confrérie des Rhtass. J’en ai vu parmi eux dont le crâne était surmonté d’une mèche grise, mais leur terrible métier et la respiration de tant de miasmes abrègent leur vie.
Dès que l’« œil » d’un puits est obstrué, les Rhtass arrivent en groupes d’une douzaine. Ils apportent leurs « couffins » et des cordes. L’un des plongeurs se fait attacher sous les bras, il s’assoit au bord du puits, les pieds dans l’eau, et, avant de descendre il emmagasine dans ses poumons une provision d’air. Il prend des respirations profondes ; ses côtes se creusent, sa poitrine se bombe. En même temps, il inonde sa tête pour éviter la congestion. Tout d’un coup, les oreilles bouchées avec de la cire, il glisse, il disparaît dans le puits.
J’ai vu des Rhtass qui demeuraient ainsi trois à quatre minutes sous l’eau, à une profondeur de cent trente pieds, sans avertir par une sonnerie de corde que l’air leur manquait. Remontés au jour, l’expression de leurs visages était l’égarement de la folie ; l’œil exorbité, sanglant, la poitrine battante.
… L’ardeur du soleil nous force de rentrer à la kasbah. J’y arrive au moment où le chef du bureau rend la justice. Il veut bien me permettre d’assister à son audience.
Singulièrement pittoresque, ce tribunal primitif avec ses cavaliers de Makhzen, remplaçant nos municipaux, et les allées et venues du garde champêtre d’Ouargla, un Chaambi en burnous blanc, ceint aux hanches du sabre traditionnel, décoré d’une plaque dorée qui, en caractères français et arabes, proclame son titre.