Pour les prévenus, ils n’ont l’air ni plus roués ni plus canailles que leurs camarades qui devisent accroupis à la porte des mosquées. Ces faces de sauvages sont illisibles pour moi. Le masque est façonné par les paroles, et l’expression d’un visage apprend peu de choses à celui qui n’entend pas le langage de l’homme observé.

D’abord, c’est tout un défilé de gens accusés de n’avoir pas fourni leurs journées de prestation. Il est bien malaisé de démêler la vérité à travers leurs explications volontairement confuses. Se sont-ils, oui ou non, comme c’est leur droit, rachetés en argent de la corvée ? Et s’ils ont versé la somme entre les mains du caïd, ce fonctionnaire se l’est-il appropriée ? Puis il y a les gens qui campaient fort loin avec leurs tentes, au moment où on les a appelés pour fournir leur contingent de travail. Il peut arriver que ceux-là aient, hommes et chameaux, plus d’une semaine de route à parcourir pour venir se mettre à la disposition du bureau. Enfin, la faveur vénale ou l’inimitié du caïd, chargé des recensements qui servent de base à l’impôt, est une source perpétuelle de discussions et d’erreurs. Ces inconvénients administratifs ont peut-être une cause unique. On a eu tort d’appliquer à des nomades comme les Chaamba une législation calquée sur l’administration des ksour berbères.

Après les affaires, les passions.

Le garde champêtre introduit une jeune femme qui tient un nouveau-né dans ses bras, une dame âgée l’accompagne : c’est une voisine. Elles expliquent leurs griefs d’une façon assez confuse, debout contre le mur, reculant dans la brique comme pour s’y enfoncer, avec de petits gestes de pudeur qui leur couvrent le visage, déterminent des volte-face et encrassent déplorablement les cartes, les plans topographiques, suspendus derrière elles.

Au bout d’un bon quart d’heure d’interrogation, on arrive à résumer la plainte. La jeune femme déclare que, le matin, elle se trouvait sur sa terrasse où elle dort seule, en l’absence de son mari. Tout à coup, elle entend du bruit dans la cour. Elle se jette dans l’escalier. Elle se trouve en face d’un homme qui s’enfuit, non sans emporter un burnous et deux tapis de prière. Elle nomme son voleur et la voisine appuie son témoignage.

Je remarque que le bureau arabe ne semble pas trop convaincu de la vérité de ces dépositions. Il insiste particulièrement pour connaître de quelle façon le voleur est entré dans la demeure.

— Es-tu bien sûre que tu ne lui as pas ouvert la porte ?…

La jeune femme se jette le nez contre le mur et la vieille dame lève les bras au ciel. Cette matrone est prodigieusement distinguée. Elle accueille nos suppositions galantes avec une pudeur anglaise.