— Bon, dit le bureau arabe. Faites comparaître l’inculpé.
Il est certain que je ne me représentais pas don Juan avec ce nez cassé d’un coup de matraque, ce visage troué de petite vérole, cette mine de basse canaillerie. Mais qui connaîtra le sombre abîme qu’est le cœur d’une femme chaambi ? Coupable ou non, l’homme au nez cassé se défend avec une rouerie de sauvage. Il feint de ne point comprendre les paroles de l’officier. Il tourne vers l’interprète des yeux effarés qui clignotent. Et quand on lui a répété la question, il reste béant, hébété ; il considère le garde champêtre avec une grimace de supplication comique. Il n’entend que le patois chaambi. Il s’embusque là-dedans comme dans une broussaille. Il répond au garde champêtre qui traduit pour l’interprète, qui traduit pour l’officier, qui commente pour moi. Et ses réponses sont plaisamment évasives, doctement sentencieuses.
— Comment te trouvais-tu dans la rue à deux heures du matin ?
— L’homme vigilant se lève avant le soleil.
— Tu avais médité ton coup ?
— Le Koran blâme les voleurs.
— Que peux-tu opposer à l’accusation de ces femmes ?
— Dieu permet que le croyant soit éprouvé par la calomnie.
Et ainsi de suite pendant une heure, les deux femmes accusant, le doigt tendu, l’amateur de burnous tournant en cercle autour des points d’interrogation qui le gênent.
… Mettez en liberté ce menteur et, au coucher du soleil, vous aurez la stupéfaction de le trouver dans la cour de la mosquée, abîmé dans sa prière, répondant avec des lèvres pieuses à l’appel du muezzin.