Je monte dans le minaret pour assister à cette cérémonie. La mosquée est fort humble, bâtie avec de la boue ; son obscurité fait penser à une crypte mérovingienne. C’est un décor de Jean-Paul Laurens, avec de la grisaille dans les architectures en place du sang des briques.

Le minaret ne compte guère plus d’une cinquantaine de marches. C’est assez pour dominer, et de haut, toute la ville.

Jamais elle ne m’a paru si minable, si ruinée, si triste, malgré la mer de palmiers qui monte autour d’elle. Dans les cours intérieures, j’aperçois les femmes vêtues du bleu luisant des serges, qui préparent le couscouss sur des feux clairs, ou, au sommet des terrasses, dressent les lits d’osier à l’abri des scorpions, sous les étoiles. De ci, de là, un âne, qui vit pêle-mêle avec la famille, brait ou combat contre les enfants. Des chèvres noires, qui ont escaladé la ruine des murailles, bondissent d’une maison à l’autre par-dessus les ruelles et le vide. Des taches fauves de burnous sont en marche dans l’oasis, sous les palmiers. Le soleil baisse du côté du désert ; les premières étoiles commencent à se refléter dans le chebka.

Dans mon dos, une voix éclate, formidable. Je me retourne : c’est le muezzin. Je n’ai pas entendu ses pieds nus sur les marches. Quatre fois, vers les points cardinaux, il lance son appel rauque. En bas, un murmure lui répond, frais comme le crépuscule qui plane dans la cour de la mosquée. En plusieurs rangs, sur la terre, des formes blanches ondulent. Les saccades de voix de l’homme sacré règlent les prosternements, les génuflexions.

… On voudrait une part de cette prière sans athées, qui descend sur l’islam avec les ombres du soir.

XV
Les tribulations d’un Moqaddem.

Je rapporte dans ma malle un petit drapeau de papier tricolore. Il surmontait un château de nougat que les officiers de Ouargla nous ont fait servir sur la terrasse du bordj, dans un festin d’adieu. Au retour, je pourrai le planter sur ma carte. Il marquera le point où la ligne rouge de notre promenade dans le Sud fait un coude et bifurque tout droit vers le Nord, par Ngoussa, El Hadjira, Blidet-Ameur, Temacin, Touggourt, l’oued Rirh, jusqu’à Biskra, jusqu’à la mer, jusqu’à la France.