— A Mraïer, il y a un hôtel…

La vérité c’est que, en hiver, quelques touristes descendent jusque-là pour voir l’entrée des sables. Ils y trouvent dans un vieux bordj rechampi à la chaux, des lits avec des draps blancs. Et c’est une ivresse qu’on ne peut dire qu’une heure de sieste dans cette propre fraîcheur, pour un homme qui couche par terre depuis plus d’un mois.

En cette saison, l’aubergiste de Mraïer ne s’attend à aucune visite, surtout par la route du Sud. Il est un peu pris au dépourvu. Il me donne toutefois une bonne écuelle de la soupe qu’il avait fait cuire pour lui-même et il trouve, en battant sa basse-cour, de quoi me faire sauter une omelette. J’avale et je bois à la hâte, car la poste n’attend pas. Et si je laisse ici le Breton et la pauvre Fatma avec ses vingt-quatre heures de route dans le ventre, le petit Arbi qui doit me conduire jusqu’à Biskra ne m’accorde qu’un quart d’heure de grâce. A six heures, je remonte sur son siège, et nous voici à rouler jusqu’au lendemain, onze heures de la matinée.

Cette seconde nuit est féconde en aventures tragiques. Elles commencent par les caprices du cheval qui, dans une montée de dune, se couche à plat, comme une descente de lit et qui manifeste par des gémissements son intention bien arrêtée de dormir là.

Sans parti pris de le vexer, il n’y a pas moyen de lui passer cette fantaisie. Nous sommes encore à une bonne heure du poste optique, loin de tout secours. Nous nous suspendons à l’arrière de la voiture pour obliger, par contre-poids, l’animal à se relever. Le tout sans autre résultat que de faire casser la sous-ventrière. Il faut la réparer dans la nuit, à la lueur de notre petite lanterne. En désespoir de cause, l’Arbi m’ordonne de récolter du drîne. Nous entourons le cheval gisant de cette broussaille sèche, et on y met le feu. Brusquement, l’animal se relève. Il s’élance, il monte un pan de la dune pour s’abattre encore une fois. Il ne faut pas allumer moins de trois feux dans cette montée de sable, où les roues du diable enfonçaient jusqu’à l’essieu. L’Arbi regrette tout haut de n’avoir pas emporté un peu de pétrole.

Cependant, du poste optique, on a aperçu nos flambées, et la petite garnison est en rumeur. On entoure le diable. Après avoir craint de rester en route par la mort du cheval, je me demande si cette fois je ne demeurerai pas en panne par le meurtre du cocher. Mon Arbi a un mauvais compte à régler avec les gens du poste.

Il les a accusés de voler l’avoine dans le râtelier du relais. On le guette pour « lui faire son affaire ». Le palefrenier est mêlé à l’histoire. On s’empoigne dans la nuit. Il y a un blessé, le sang coule.

L’Arbi m’appelle à son secours d’une voix désespérée.

— Mon lieutenant ! mon lieutenant !