—Jamais vous n'avez eu le fouet?
—Jamais on ne m'a battue, dit-elle.
Il est à remarquer que les enfants admettent qu'on peut les battre, mais non pas les fouetter. Le battu en effet rend les coups, tandis que le fouetté subit sa peine avec une passivité déshonorante. Ainsi une fillette qu'on a troussée, déculottée, et qui a les yeux encore rouges de la fessée qu'elle vient de recevoir, reconnaît avoir été battue; elle n'avouera jamais qu'on l'a corrigée. Les enfants comme les hommes font tenir leur orgueil dans des mots et des paroles.
Satisfait sottement de ce premier acte d'autorité, que je croyais suffire à assurer mon autorité de mari, je ne voulus pas blesser ma femme par mes exigences. Je pensais que peu à peu elle accommoderait ses habitudes aux miennes et que ses caprices céderaient quelquefois devant mes goûts. Mais il n'en fut rien. Je ne pouvais l'embrasser que dans les ténèbres, couverte de cette étrange chemise dont j'ai déjà parlé; et à peine nous étions-nous enlacés qu'elle quittait mon lit pour aller dormir dans une chambre voisine dont elle fermait la porte à clef. Dès le matin elle était habillée, protégée par sa crinoline inattaquable, et elle retrouvait cette expression orgueilleuse, ces façons d'inconnue et d'étrangère qui prévenaient de ma part toute tendresse, toute expansion, toute familiarité. Sauf, en ces courts moments de la nuit où elle voulait bien s'étendre à côté de moi et recevoir mes caresses, dans une telle obscurité, un silence si bien gardé et en si grand secret qu'elle aurait pu aisément se faire remplacer pour cet office par une autre femme, j'étais moins pour elle un mari qu'un voisin de table, l'habitué d'une même maison à qui on adresse des phrases polies et indifférentes sans jamais s'abandonner devant lui à une confidence. Ce n'est pas ainsi que je conçois le mariage, ni même une cohabitation avec une femme. Aussi je ne tardai pas à reprendre ma liberté; mais ce ne fut pas sans regret que nous nous séparâmes.
Là-dessus M. de Clérambault poussa un soupir et nous dit:
—Croyez-vous maintenant que je puisse adorer la crinoline?
—Mais, observa quelqu'un, je ne vois pas trop comment cette pauvre crinoline peut avoir causé vos malheurs conjugaux.
—Il n'y eut pourtant pas d'autre coupable. Avec sa crinoline, la femme ne peut plus être soumise, ni bonne, ni douce; elle perd même toutes ses grâces enfantines; elle cesse d'être joueuse et espiègle; elle a l'impression d'être éloignée des autres êtres, cuirassée contre les attaques des hommes; elle est portée au sérieux, à la solennité; convaincue d'être une puissance, elle se croit le devoir de se montrer un despote. La crinoline est un symbole; elle représente bien le besoin qu'ont les femmes du monde moderne d'être toujours—comment dirais-je?—sous les armes, de n'apparaître qu'en toilette et parées; la crainte aussi qu'elles éprouvent de laisser voir une boucle défrisée à leur chevelure, un mauvais pli à leur jupe, une défaillance à leur orgueil.