—Accusez encore la crinoline. Elle peut être, comme vous le prétendez, un conseiller d'orgueil, mais aussi un déguisement, un moyen de cacher quelque défaut.
—Que voulez-vous dire? demanda Clérambault prêt à se mettre en colère.
—C'est sûr! dit la petite blonde au nez retroussé qui, en sa qualité de femme galante, se croyait tout permis et ne redoutait nullement d'irriter Clérambault. C'est sûr! Ne nous as-tu pas conté que lorsque tu as troussé ta femme pour la fesser, elle plaquait la main sur le côté droit de son c...?
—Oh! je ne prétends pas, s'écria l'interlocuteur mâle de Clérambault, que votre femme eut rien à cacher, mais les crinolines du jour, les chemises longues de la nuit ont été inventées bien moins par la pudeur et l'orgueil que par une coquetterie savante, soucieuse de dissimuler les imperfections du corps féminin. Ecoutez plutôt ce qui est arrivé à un de mes amis:
J'étais, me disait-il, à Biarritz en septembre 186., au moment où la présence de l'empereur attirait sur cette plage les femmes les plus élégantes de Paris et de Madrid.
Elles s'y disputaient les hommes d'amour, non seulement aux bals et concerts du Casino, mais aussi le matin, à l'heure du bain, où, après s'être montrées la veille au soir, enveloppées jusqu'aux épaules, le corps dérobé par les jupes amples, les voiles de soie et de crêpe de Chine, la peau couverte par les fleurs et les diamants, elles révélaient subitement des charmes inattendus, dans un costume simple et serré qui moulait leurs formes, laissait éclater la cambrure et l'ampleur de leur croupe; la fermeté ronde de leurs seins; la sveltesse de leur taille; des chevilles fines, des jambes hautes, de larges cuisses, des hanches fortes, une chair lumineuse et pleine;—bref, toutes les séductions d'un corps bien fait. Plus que les fêtes du Casino le bain était le triomphe des beautés jeunes et accomplies. Les femmes qui n'étaient pas sûres de leurs grâces n'osaient s'y risquer. Et telles qui s'étaient faites remarquer l'hiver précédent par une physionomie expressive, langoureuse, espiègle, passionnée; par les traits réguliers de leur visage; par l'art de se bien vêtir et de porter avec aisance une toilette somptueuse; se voyaient avec étonnement dédaignées, laissées en oubli pour des créatures de nom, de figure et de tenue moins nobles, mais d'une solide et harmonieuse charpente, d'une chair riche, claire, qui réjouit et la main et l'œil.
Aux bals du Casino, une jeune femme me séduisit fort par sa mutinerie, son enjouement, ce qu'il y avait de gai et de naturel dans sa causerie. Bien qu'avec leurs crinolines, il est fort difficile de juger un corps féminin, elle me parut bien faite; d'ailleurs, de formes ingrates ou admirables, je m'imaginais qu'elle devait être assez exempte de coquetterie pour affronter toutes les critiques et même s'en gausser au besoin; aussi je fus assez surpris de ne point la voir se baigner. Je pensai qu'il fallait attribuer cette abstention à la crainte de certaines promiscuités, ou peut-être à l'une de ces étranges et excessives pudeurs qui se rencontrent quelquefois chez les femmes les plus libres et les plus hardies. Cela ne m'empêcha donc point de lui montrer qu'elle me plaisait, de lui faire la cour et d'avoir bientôt avec elle les relations les plus amicales. Mais bien que je ne sois point un timide, j'étais arrêté dans mes entreprises amoureuses par la colère soudaine et l'énergie de sa défense; protégée comme elle était par sa toilette compliquée, véritable geôle pour son corps, dont elle seule connaissait les sorties et les échappées secrètes, il me paraissait inutile de l'attaquer; que sa résistance fût feinte ou réelle, je ne pouvais réellement pas le savoir, tant qu'elle serait ainsi vêtue. Comme mon désir devenait de jour en jour violent et qu'il était bien improbable qu'elle changeât tout à coup sa manière de s'habiller, voici le stratagème que j'imaginai pour avoir bon gré mal gré cette hésitante ou cette moqueuse; je ne la voyais en effet qu'avec l'un ou l'autre de ces caractères. Rien alors ne m'expliquait sa conduite avec moi que la crainte religieuse qu'elle pouvait avoir de commettre un péché ou le plaisir orgueilleux de se jouer d'un amant.
Une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes de notre connaissance avaient arrangé pour le lendemain une excursion assez lointaine et nous étions invités tous deux à y prendre part.
Mon amie se réjouissait à l'idée de changer de place et de voir du nouveau; j'étais heureux à l'idée que cette promenade favoriserait mes desseins, car alors il me serait facile de me trouver seul avec elle, en un de ces abandons qui sont fréquents, même chez les prudes, en pareille circonstance, et dans un endroit assez isolé pour qu'elle ne songe point à s'y défendre; seulement mon projet n'avait quelques chances de réussite que si elle renonçait à ces robes-forteresses qu'elle portait toujours, même en négligé. Naturellement elle ne s'y déciderait pas d'elle-même; je devais donc l'y contraindre.
Dans la nuit qui précéda l'excursion, pendant qu'elle était au Casino, je fis enlever de chez elle et transporter chez moi toutes ses toilettes. Le lendemain sa femme de chambre que j'avais achetée, ce qui n'avait pas été sans peine, ni sans gros débours, devait au moment où elle ferait sa toilette lui apprendre le vol; il était vraisemblable que Madame serait au désespoir. Là-dessus la femme de chambre avec douceur insinuerait notre proposition: