J'étais alors toute gamine et j'avais un petit ami que j'aimais bien, qu'on appelait Totor. Totor et moi nous faisions des promenades à n'en plus finir dans la banlieue de Paris, même que nos paternels ne nous arrangeaient pas au retour pour cracher comme ça sur l'ouvrage et passer en ballade les trois quarts de la journée et la moitié de l'autre quart. Une fois, un jeudi que je crois, nous étions partis toute une bande. Chacun de nous, Gisèle, Henriette, Clémentine, avait son ami. Il y avait même un garçon de trop, le petit Riri, qui était vieux d'à peine quinze ans et qui ne promenait point de demoiselle à son bras, quoiqu'il ne lui eût p't'être pas marché su'l'pied s'il en avait trouvé une à sa convenance, vu qu'y nous regardait toutes avec des mirettes en braise à chacun de nos tourniquets. Seulement Totor lui avait dit en partant: «Riri, n'te fais pas de bile! Nous te trouverons une gosse gironde et nous te marierons en route.» Or nous voilà tous envolés sur les hauteurs, là-bas, à Montmartre, qui n'était point un quartier de rupins comme aujourd'hui, mais pour ainsi dire la campagne perdue. Totor nous conduisit chez «La Mère Michel,» un petit caboulot on l'on sirotait pour un rond une prune à l'eau-de-vie. Comme nous étions là à rire, à buvocher et à chanter, nous voyons défiler des régiments de demoiselles, des petites et des grandes et des moyennes, avec des sœurs dont les grandes coiffes claquaient en l'air et de longs chapelets qui leur battaient les cuisses avec le bruit d'un sabre de cavalerie, et toutes ces chères sœurs se remuaient et se trémoussaient et allaient de droite à gauche et alignaient les unes et morigénaient les autres, et avançaient celles-ci, et reculaient celles-là, que toutes baissaient les yeux et se laissaient mettre en place comme un troupeau de baudets. «Qu'est-ce que toute cette bondieuserie, Mère Michel? demanda Totor.»—M'sieur Totor, répondit la bonne femme qui était une copine pour lui, tout ça vient de Saint-Pierre. Y a fête et, je crois bien, pèlerinage.» Enfin comme le soir venait, toutes les chères sœurs se remisèrent avec les petites oies qu'elles conduisaient. «Y faut rentrer aussi nous,» dit Totor, et il paya, en grand seigneur, la Mère Michel. Nous étions encore à souhaiter le bonsoir à la bonne femme quand voilà une grande demoiselle de quatorze, quinze ans, qui passe à côté de nous, effarée et toute niaise, comme si elle cherchait son esprit qu'elle avait perdu en chemin: «Messieurs, Mesdemoiselles, le chemin de Paris, s'il vous plaît?

—Le chemin de Paris, le voilà! s'écrie Totor, et nous descendons avec vous.» Elle voulait se sauver, mais nous la rejoignons. «Tiens! dit Totor à Riri, voici la femme que tu cherchais. Donne-lui le bras.» Et nous le poussions dans les jupons de la petite qui faisait toujours son effarouchée, d'autant mieux que Riri, qui n'avait point l'air moins penaud, ne pouvait guère lui donner confiance. Enfin, comme nous poussions toujours Riri et que nous nous moquions de sa timidité, mon Riri, d'un coup, s'enhardit, parle à Mademoiselle. Ce qu'il lui raconte, je n'en sais rien, mais ça ne devait pas être des oraisons, car la frimousse de Mademoiselle devient rouge comme un panier de cerises. Riri n'en reste pas là. Il lui prend la taille et l'embrasse. Pour le coup, Mademoiselle se fâche. Elle le gifle. Riri lui répond par une claque. Mademoiselle lui lance une ruade. Riri lui botte le fessier. Ils se prennent aux cheveux, se griffent, se mordent, se donnent des coups de poing. Nous les séparons, mais, comme Mademoiselle faisait toujours sa renchérie, Clémentine, qui venait d'avoir une roulée de sa belle-mère et la sentait encore dans les jambes, propose, histoire de se venger, de flanquer le fouet à Mademoiselle. «C'est ça! c'est ça! crient toutes les filles et les garçons qui mouraient d'envie de voir le derrière d'une personne du monde, fichons-lui le fouet.» Nous entrons dans un autre rince-gueule, du genre de celui que nous venions de quitter, et, au milieu de la cour, la demoiselle a beau jouer des pieds et des mains, ses cotillons et sa chemise sont bientôt par-dessus sa tête, et nous y allons chacun d'une claque sur sa fesse, avec un entrain tel qu'on nous aurait payés nous n'y aurions pas mis plus de cœur! Quand son séant a été rouge comme une culotte de soldat, elle s'est cachée la tête contre le mur, dans son jupon, mais alors Riri s'est mis à lui parler doucement, doucement, et, comme elle était toute tremblante et qu'elle n'aurait pas fait de mal à une mouche, je crois bien que mon Riri s'est conduit avec elle comme un petit homme. En tout cas, il en était fort capable, le scélérat! Totor, qui les avait laissés s'expliquer en tête-à-tête un moment, est revenu avec nous et, voyant Riri embrasser la fillette, il lui a dit: «Riri, à présent, tu as une femme, c'est bien, mais ton mariage n'est pas signé! Faut que tu passes devant Monsieur le Maire!» Il appelait ainsi un grand maigre, un ancien matelot, qui était toujours dans la boutique et qui faisait métier de dessiner et d'écrire des devises sur la peau. Cet homme est venu. Et il a demandé à la demoiselle quel était son nom. «Alix,» a-t-elle répondu. Alors Totor a commandé au dessinateur de lui écrire ceci: «Alix est à Riri pour la vie.»

—Et où faut-il lui écrire ça?

—Sur le c...! dit Totor que nous avons tous applaudi pour cette idée.

Là-dessus on a couché Alix sur le lit, on l'a retroussée encore une fois, et on lui a gravé en haut de la fesse droite deux cœurs percés d'une flèche avec cette inscription: Alix est à Riri pour la vie.

Quand l'opération lui causait trop de mal, nous lui apportions pour la calmer un verre d'anisette. Je crois bien qu'elle était ivre à la fin de la séance; elle n'en dut pas moins assister à l'inscription de son mari auquel on grava sur le bras le même dessin avec cette devise:

Riri est pour toute la vie à Alix.

Puis nous banquetâmes en l'honneur des nouveaux époux et toute la nuit se passa dans cette maison nuptiale.

Le lendemain Alix errait, dégrisée, d'une chambre à l'autre, comme une folle, criant sans cesse:

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! Que vais-je devenir! que m'a-t-on fait! Mon Dieu! mon Dieu! prenez pitié de moi! Que vont dire les sœurs?