Il fit grand bruit et, accompagné par sa fille, il proféra nombre d'injures à la porte de Bichot, mais n'obtenant aucune réponse et fatigué de cette scène, il alla se coucher après avoir donné l'ordre à deux valets d'écurie d'empêcher le clown de se sauver avant l'arrivée de la police. Mais soit qu'on eût négligé de la prévenir, soit qu'elle ne jugeât pas utile de se déranger, la police ne parut pas et laissa Bichot pleurer à son aise avec la pauvre Juzaine qu'il essayait vainement de consoler et dont il ne sut que partager le chagrin.

Dès le matin, M. Cusani, qu'un peu de sommeil avait calmé, vint avec sa fille frapper à la logette du clown. Bichot lui ouvrit. Il y eut une explication, puis des excuses de la part du directeur, qui ne voulait point se priver de deux artistes qui étaient l'honneur de sa troupe.

—J'avais bu trop de champagne, dit-il en les quittant. Oubliez ma brutalité... Certainement quelqu'un vous en veut et a essayé de vous faire passer pour des voleurs.

L'attitude de Gringalette était si embarrassée et, la veille, elle avait si bien encouragé Monsieur Cusani à châtier Juzaine que les soupçons du clown s'étaient portés aussitôt sur elle, et il ne lui laissait aucunement ignorer. Il n'était pas sûr qu'elle fût coupable; mais cette incertitude, loin de l'apaiser, excitait d'autant plus son irritation.

Elle éclata un beau jour que, rentrant dans sa loge à l'improviste, il surprit Gringalette, des ciseaux aux doigts, occupée avec Juzaine d'une façon fort singulière. Les exercices de la matinée, la chaleur du jour, avaient fatigué la petite écuyère, qui dormait profondément. Gringalette profitait de ce sommeil pour couper les beaux cheveux blonds de la fillette. Déjà de longues boucles étaient éparses à terre et sur le lit. L'étonnement, la colère du clown furent extrêmes; et Gringalette, qui ne s'attendait point à le voir, laissa, de stupeur, tomber ses ciseaux.

—Canaille! s'écria-t-il.

Elle voulut sourire, mais vite l'expression narquoise de son visage disparut et fit place à de l'épouvante, tant la fureur de Bichot semblait terrible. Il lui frappa la tête d'abord violemment, à lui laisser croire qu'il allait l'assommer. Elle eut une voix si plaintive pour demander grâce qu'il s'arrêta, ému de pitié malgré lui; mais le sourire qui revint sur les lèvres de la fillette comme si, en dépit de sa faiblesse corporelle, elle se sentait réellement la plus forte, l'exaspéra et lui rendit toute sa colère. Alors il se décida à la meurtrir d'une façon ignominieuse et qui brisât son orgueil. Il la courba vers la terre, puis la chevauchant à reculons, il la saisit par le ventre, comme une enfant.

Ce fut un curieux spectacle que le corps à corps de cette fillette à la face malicieuse et de ce grand clown dégingandé, spectacle dont Juzaine, qui venait de s'éveiller, put jouir tout à son aise. Quand Bichot eut troussé la courte jupe et la chemise, apparurent des fesses jaunes et longues dont la fente ici et là se creusait en des replis sombres; des fesses qui semblaient rire d'une gaieté railleuse. Bichot qui avait pris sa ceinture, se mit à les fouetter vigoureusement. Alors les jambes de la victime battirent l'air, et son corps souple se redressa, parut s'enrouler comme un serpent. Sa figure, toute rouge, se retourna vers le clown et lui fit mille grimaces pour le narguer. Mais vainement Gringalette voulait-elle paraître moqueuse; à chaque coup, il lui fallait faire un effort pour ne pas crier, tous ses traits se contractaient, en même temps que la douleur entr'ouvrait de force les fesses qui essayaient de dérober au supplice leur chair la plus sensible.

Vaincue et châtiée, mais non pas soumise, elle luttait, se défendait toujours. Etait-ce des larmes, était-ce des éclairs de colère qui brillaient dans ses yeux? Elle essayait de saisir en arrière et à la volée la ceinture du clown, ou encore de le mordre; elle parvenait à le griffer.

Tout a coup, au milieu des valets et des écuyers qui étaient venus assister à cette féroce fessée, Mlle Cusani montra son nez retroussé, son visage rieur et curieux. Gringalette l'aperçut, et alors toute la résistance qu'elle avait jusqu'ici opposée à son bourreau cessa; on eût dit qu'elle venait de sentir subitement la cruauté du fouet; elle poussa des cris de bête et, sans plus essayer d'arrêter le clown, elle s'abandonna aux coups avec une sorte de désespoir.