«—Je veux avoir des explications. Avoue-le; il t'a prise, il t'a eue avant moi.

«—Tu sais bien que non, répliquai-je en souriant.

«—Enfin que signifie ta phrase de tout à l'heure?

«—Que notre aumônier cherchait toutes les occasions de nous voir... de contempler notre beauté.

«—Le misérable!

«—Ce n'était pas un misérable. J'en aurais fait tout autant à sa place. C'était si facile pour lui! Je me rappelle le cours d'instruction religieuse. Un jour, je me frottais sur mon banc le derrière qui me démangeait. A la fin de la classe, l'abbé m'appelle, me conduit dans le petit cabinet où l'on mettait les livres d'étude. «Vous souffrez, mon enfant? me demanda-t-il.—Non, Monsieur l'abbé.—Vous ne pouviez tenir en place tout à l'heure.» Je rougissais et ne répondais rien. «Déshabillez-vous, me dit-il, et comme je déboutonnais ma pèlerine: non, par en bas! Relevez votre robe et étendez-vous sur ce banc.» Juge si j'étais honteuse. Il m'écarte les jambes. «Petite coquine, que faisiez-vous tout à l'heure? Que faites-vous la nuit? Vous n'êtes pas sage. Vous allez être punie. Retournez-vous!» Cette fois, je dois me coucher sur le ventre, les jupons retroussés, et comme je me demande, toute palpitante d'émotion, ce qui va m'arriver, je reçois un coup sur les fesses qui m'arrache un cri de douleur. Je sens les ongles de l'aumônier s'incruster aux creux et aux pleins de ma chair, tandis qu'il me recommande de ne plus crier si je ne veux pas augmenter la rigueur de mon châtiment. Il continue à me frapper, d'abord de ses larges paumes, puis de la souple baguette qui sert au maître de géographie pour montrer les cartes. Je lui obéis, je retiens mes cris, mais, à demi-voix, je le supplie de me pardonner: «Monsieur l'abbé! Monsieur l'abbé! je vous en prie, ne me battez plus! J'ai trop mal!» Mais il ne s'arrêtait pas. Ah! comme il me cinglait. Il ne m'eut pas plutôt dit de me rajuster que j'éclatai en sanglots. Je n'osais pas rentrer dans la cour de récréation, les yeux rouges et comme meurtris. Quelque écolière indiscrète avait surpris la scène et était venue la raconter à mes condisciples; les grandes chuchotaient en me regardant; si je m'approchais, elles faisaient semblant de ne pas me voir, comme si la fessée que j'avais reçue m'avait déshonorée et rendue infréquentable. L'abbé, lui, me considérait en souriant. Il m'appela: «Ecoutez-moi, mon enfant. C'est pour votre bien que je vous ai punie. Dites-moi que vous ne m'en voulez pas. Et donnez-moi un baiser de paix.—Non, Monsieur l'abbé, lui répondit-je en lui tendant la joue, je ne vous en veux pas.» C'était vrai. Même après une fessée aussi rude, je n'avais pas de haine pour lui. S'il m'administrait un jour des claques sur le derrière, une autre fois, pour me récompenser, il m'apportait des bonbons. Et puis, quoique gosse, je sentais bien qu'il s'amusait à me corriger, et de temps à autre je me résignais ainsi à lui faire plaisir.

«—L'infâme!... L'infâme!» répétait mon mari tout troublé, et comme je prenais ma figure naïve, il haussait les épaules.


—Vraiment, s'écria Mlle Trébuchet fort surprise, cela le divertissait tant, votre aumônier, de vous donner le fouet?

—Mais non! répliqua Valentine; seulement je m'amusais à conter des histoires à Victor pour l'agacer un peu. J'ai été élevée par une institutrice, et j'avais alors pour confesseur le curé de Saint-Michel dont je n'apercevais le visage que par le guichet du confessionnal.