—Alors, vous mentiez ainsi, par plaisir!... Mais c'est indigne!
—On voit bien que vous n'avez jamais eu de mari!
—Enfin! quel rapport peut avoir ce récit avec l'arrestation de notre malheureux vicaire?
—Vous allez le voir, répondit Valentine... Toutes ces confidences avaient exaspéré la jalousie de Victor bien plus que je ne me serais imaginée. En lui donnant de vagues soupçons, je ne songeais qu'à lui enlever quelque peu de sa belle assurance, à le rendre moins confiant dans ses propres mérites, moins sûr de mon affection et, par là même, plus amoureux. Quand je m'aperçus qu'il était si ému de mes fausses confidences, je fus très effrayée, mais il était trop tard.
—Il n'est jamais trop tard, observa Mademoiselle Trébuchet, pour se repentir et réparer le mal que l'on a fait.
—Je me serais déshonorée à ses yeux, dit Valentine, en lui avouant que j'avais menti. Il s'imaginait réellement que l'aumônier ne s'était pas borné à me découvrir le derrière, que les corrections qu'il m'infligeait n'étaient qu'un prétexte pour prendre avec moi les plus grandes libertés. «Jure-moi, me disait-il, qu'il n'a pas été ton amant.» Je le lui jurai. Mon serment ne réussissait pas à le convaincre. «Tu ne me feras pas croire, disait-il, que ce prêtre n'a pas essayé de te revoir à Paris depuis que tu es mariée.» Pour le persuader, je dus inventer encore une histoire et mentir à nouveau.
—Malheureuse enfant! soupira Mademoiselle Trébuchet.
—Je ne pouvais pas agir autrement. Il me fallait à tout prix le rassurer, endormir cette jalousie du passé que j'avais irritée si étourdiment. Surtout, je ne voulais pas qu'il me jugeât coupable. En reconnaissant que ses soupçons n'étaient pas illusoires, en flattant sa manie d'anticléricalisme, je pensais qu'il me croirait plus volontiers. «Je ne te cacherai pas, dis-je un soir à Victor, que mon ancien aumônier a essayé de me revoir; il est venu sonner à cette porte, et malgré moi il a pénétré ici. Après s'être informé de ma vie et de mes dévotions, peu à peu il m'a parlé du couvent; il m'en a rappelé les exercices, les actes de piété, quelquefois sur un ton grave et religieux, mais le plus souvent avec des familiarités insinuantes, des sous-entendus libertins qui m'ont tellement choquée que je lui ai ordonné de se taire, le menaçant, s'il continuait ses propos inconvenants, d'appeler la femme de chambre pour le mettre dehors. Sans m'écouter, décidé sans doute à tout se permettre, il a essayé de m'enlacer; par bonheur je suis parvenue à me dégager de son étreinte, à gagner la chambre voisine, à m'y enfermer, le laissant dans un véritable état de folie amoureuse ou sensuelle. Mes trois petites nièces, Henriette, âgée de douze ans; Lise, qui a onze ans, et Emilie qui en a neuf, étaient à jouer à la maison; elles couraient de chambre en chambre et firent irruption en se bousculant dans la pièce où il était demeuré. Comme les deux plus grandes fillettes avaient renversé leur cousine, ce lui fut une raison suffisante pour les gronder; voyant qu'elles se moquaient de lui, il n'hésita pas à les gifler et à les battre. Etait-ce fureur de n'avoir pas réussi, besoin de trouver à cet amour trompé une compensation luxurieuse? Il saisit Henriette, la déculotta et à l'aide d'une embrasse de rideau il se mit à la fouetter avec une telle violence que la pauvre enfant, qui est très courageuse, poussa des hurlements que la bonne entendit de la cave. Elle reconnut la voix d'Henriette et remonta vite. J'étais si effrayée que je n'avais osé sortir de la chambre. «Madame, madame, me cria cette fille, le curé qui est à martyriser Mademoiselle Henriette!» A côté de ma bonne je repris courage, toutes deux nous arrachâmes ma petite nièce à ce barbare et nous le jetâmes à la porte. Henriette gémissait et de temps à autre portait la main à ses fesses qui saignaient jusque sur le plancher. Tandis que nous pansions la pauvre petite, Lise nous dit que l'abbé, avant de fouetter sa sœur, l'avait attachée à un fauteuil et qu'il l'avait pincée sous ses jupes à deux reprises et en des endroits qu'elle n'osait désigner: «Attends, s'était-il écrié, que j'en aie fini avec ta camarade, et je reviens accorder ta guitare». Nous découvrîmes au haut de ses cuisses et sur son derrière des meurtrissures profondes. Les ongles du prêtre avaient labouré, déchiré cette peau tendre et lisse comme un pétale de rose». Lorsque j'eus fini mon récit, je regardai Victor avec inquiétude: il ne m'avait pas interrompue une seule fois, il n'avait écoutée sans un geste et d'un visage impassible. Allait-il ne croire? «Quel monstre! s'écria-t-il enfin, et imaginerait-on qu'il puisse exister de telles passions! Et quand je songe que les pauvres enfants de tes sœurs ont failli être victimes de cette cruauté bestiale!... Ecoute, Valentine, tu vas écrire tout ce que tu viens de me raconter. Et tu demanderas aussi à la bonne et aux fillettes d'écrire ce qu'on leur a fait et ce qu'elles ont vu. L'infâme ne pourra repousser ces cinq accusations!... Je vais d'ailleurs moi-même interroger la bonne et les enfants.» Un résultat si imprévu m'atterra. Vainement dis-je à Victor que cette aventure regrettable n'aurait pas de suite et qu'il valait mieux l'oublier, je ne réussis pas à le détourner de ses projets de vengeance. La bonne ni les fillettes n'étaient pas à la maison, mais il allait les voir le lendemain. Aurais-je le temps de le prévenir, et au reste voudraient-elles, sauraient-elles répéter mes mensonges? Qu'arriverait-il s'il venait à s'apercevoir que tout ce que je lui avais raconté était faux? Je passai une nuit d'angoisses, sans un instant de sommeil. Dès le matin j'étais levée et je me trouvais à l'arrivée de la domestique. Je lui dis... ce que j'attendais de sa complaisance. Cette fille, qui comprenait mal mes raisons et craignait de s'engager dans une fâcheuse affaire, se refusa longtemps à se mettre dans mon jeu. Enfin ma bourse, que je vidai dans ses mains, la décida. Je courus aussitôt chez mes nièces. Henriette et Emilie, ravies des bonbons que je leur apportai, écrivirent tout ce que je voulus; mais Lise fit des façons: «Pisque z'ai pas vu l'curé, disait-elle... pisque z'ai pas eu le fouet.»
—«Si tu ne l'as pas eu, tu vas l'avoir!» m'écriai-je en la courbant vers la table et en la forçant à se lever de la chaise où elle était assise, comme si je me préparais réellement à la fesser. Elle eut peur, implora son pardon et se mit à écrire, à l'exemple de sa sœur et de sa cousine, ce que je lui dictai. Je commençais à être un peu plus rassurée et je ne fus pas trop émue quand mon mari rentra le soir et me demanda ma déposition ainsi que celles de la bonne et des enfants. «C'est bien, dit-il froidement, à présent il faut m'avouer le nom.—Le nom, quel nom? m'écriai-je de nouveau effrayée.—Le nom du misérable qui est venu ici, qui a essayé de te prendre de force et de souiller tes pauvres petites nièces!—Mais je ne sais pas son nom.—Tu ne sais pas son nom! Tu ne sais pas le nom de ton ancien aumônier! Prends garde, Valentine, je vais croire que tu es son complice.—Mais je vous jure!...»
Je ne trouvais plus une parole tant j'étais épouvantée. Il me serrait le bras si fort que je poussai des cris. Je crus qu'il allait me tuer: «On peut parfois pardonner à un adultère, disait-il, mais non pas une trahison pareille, et je serai sans pitié, sois-en sûre, pour une coquine qui s'est prostituée à un cabotin immonde comme ton galant.—Mais ce n'est pas mon amant, m'écriais-je, désespérée.—Ce n'est pas ton amant, alors pourquoi ne veux-tu pas me dire son nom? Si tu as pitié d'un tel scélérat, tu es digne d'aller avec lui.» Je sentis qu'il fallait parler, et je dis le nom que j'avais sur mes lèvres, le seul nom que ma mémoire m'offrit à ce moment; le nom du prêtre que vous me parliez sans cesse, le nom de l'abbé Palloy. Je vous assure que je le lançai par hasard, sans mauvaise intention, ne cherchant qu'à me disculper devant mon mari. Vous savez le reste!