«En procédant à cette exécution d'un genre plus familial que militaire, voilà un soldat qui dit tout à coup: «Ah! il en a, celui-là, des coussins pour s'asseoir, on n'aura pas besoin de viser avec lui... mais c'est pas Dieu possible! c'est une fille!» Je m'approche. C'était en effet une fille, les cheveux ramassés sous une casquette d'ouvrier, culottée et emblousée comme un garçon. Elle avait de beaux yeux vifs, un nez qui flairait les aventures et une bouche charnue ouverte sur les plus jolies dents du monde. Au milieu des mains d'hommes qui la tenait, elle se débattait avec une fureur qui semblait infatigable. «Allons, laissez-la, dis-je aux soldats. Vous n'allez pas vous attaquer aux filles à présent. Je prends celle-ci sous ma protection.» Ils grondaient, et j'eus de la peine à leur arracher leur proie. Sans doute ils eussent fouetté cette petite avec des verges de leur façon.

«Je l'avais confiée à l'un de mes aides de camp, et lorsque je revins à ma garçonnière de la rue d'Alger, je l'emmenai avec moi.

«Elle était blessée et je ne savais pas trop ce que j'allais en faire; mais la grâce qu'elle conservait dans son costume masculin, en dépit de ses allures d'insurgée, m'avait ému; je ne pouvais à présent l'abandonner.

«A mon arrivée je la couchai, je lui donnai les premiers soins, et le lendemain un médecin que j'appelai, après un examen sérieux me déclara la blessure de la fillette sans gravité, causé seulement par l'effleurement d'une balle qui avait déchiré la peau sans pénétrer dans le corps. Elle se remit vite; quelques jours après elle était sur pied.

«Allais-je la renvoyer? Je ne pouvais m'y décider. A la voir chaque jour je m'étais attaché à elle, à son joli visage, à ses gestes gentils; il me paraissait difficile de m'en passer. Elle pouvait avoir quinze ou seize ans au plus; je sentais un ardent désir d'étreindre son corps; je me décidai à lui demander de rester comme femme de chambre. Jacques, mon valet, lui dis-je, a besoin d'aide dans son service. En réalité ce n'était qu'un prétexte pour la garder.

«Mais ma proposition l'indigna. Etre servante? Elle, Irène Bureau? Vraiment, que lui demandait-on? Elle me débita alors des phrases de son catéchisme révolutionnaire. Qui l'avait donc si bien instruite? A force d'être indiscret je finis par la pousser aux dernières confidences; elle m'avoua que c'était son ami Charlot qui lui avait fait son éducation. Charlot avait le même âge qu'Irène.

«—Eh bien, lui dis-je, si votre ami Charlot consentait à venir habiter avec vous, consentiriez-vous à rester ici?

«Elle eut un sourire narquois.

«—Oh! fit-elle, je sais bien qu'il n'y consentirait pas.

«—N'importe! répliquai-je, écrivez-lui de venir vous trouver.