«J'avais mon projet qui n'était pas mauvais, comme vous allez le voir, si j'avais eu la constance de l'exécuter complètement. Lorsque Charlot arriva, je le pris à part. Je lui dis comment j'avais recueilli chez moi sa petite amie et que je désirais, s'ils le voulaient bien, les garder chez moi comme domestiques. Leurs gages seraient assez élevés. Mais tout dépendait d'Irène. C'était à lui, Charlot, de la décider.

«Je n'eus pas de peine à remarquer que mon amoureux révolutionnaire tenait bien moins à la gentille Irène et à ses idées politiques qu'à l'argent que je lui offrais, et comme il avait alors sur elle beaucoup d'influence, il l'eut vite décidée à rester.

«—Ecoute, lui dis-je, Irène me paraît une excellente fille, mais elle est très jeune, très enfant; elle a besoin qu'on la surveille et même qu'on l'éduque un peu. Ne me cache rien de sa conduite. Si elle agit bien ou mal, je veux le savoir. Tu me diras chaque soir comment elle se sera comportée dans la journée. Au reste je te paierai pour cette facile surveillance. Si tu me trompes, et je le saurai un jour ou l'autre, je te mets aussitôt à la porte.

«Deux jours ne s'étaient pas écoulés que déjà Charlot me faisait son premier rapport pour lequel je lui donnai un louis de récompense: Irène avait découvert la cave à liqueurs et avait bu tout un flacon d'anisette russe. J'appelai Irène et quand je fus seul avec elle, je lui reprochai sa gourmandise et son vol. Elle mentit.

«—Ce n'est pas moi! Ce n'est pas moi! répétait-elle avec des trépignements.

«—Je vois, Irène, dis-je, ce dont vous avez besoin.

«Sans peut-être deviner ce que je lui voulais, elle me laissa rabattre sur ses bottines son pantalon d'ouvrier, mais quand j'eus retroussé sa chemise et qu'elle me vit lever ma cravache, elle eut une rage folle et essaya de lutter avec moi. Je dus lui attacher les mains et alors, malgré les bonds et les contorsions de son corps, malgré les hurlements dont elle remplissait la maison, je lui donnai une cinglade qui lui marbra convenablement la peau.

«Enfin je la laissai aller pleurant, sanglotant, gémissant. Charlot, par la porte entrouverte, avait assisté à la correction et riait sous cape d'avoir vu écorcher le derrière de sa bonne amie.

«Pendant deux jours elle se tint à l'écart, triste et boudeuse; elle n'obéissait aux ordres de Jacques ni aux miens; elle ne parlait à personne. Le soir du second jour elle s'approcha de moi et me dit très vite comme si elle n'était pas sûre d'elle-même et craignait une seconde plus tard de manquer d'audace:

«—Ce n'est pas Jacques, c'est Charlot qui vous a dénoncé à moi. Eh bien, c'est un fourbe, ce Charlot, je le déteste! C'est pour boire avec lui que j'ai pris le carafon de liqueur; et puis il vous vole vos cigares...