—Tu attends que je te donne de l'argent. Prends garde plutôt que je te fasse fusiller?

—Je ne dirai pas ce secret, parce que je n'en sais que ce que je viens de vous apprendre; il y a un complot; quel est ce complot? je l'ignore; mais je connais le nom de la personne chez qui se réunissent les conjurés.

—Nomme-la donc.

—Emma Camporesi. Elle habite Contrada della Palata.

—C'est bien. Reviens demain au Municipe, et si tu n'as pas menti, tu auras ta récompense: tout service en mérite une, quoique j'aie pu dire tout à l'heure...

—Oh! fit-il, je ne veux aucune récompense. Il suffit à mon plaisir d'être vengé.

J'eus lieu de voir, dans la suite, que ce mépris de l'argent, comme il arrive en pareils cas, n'était nullement sincère.

Cependant mon jeune homme s'éloigna et, absorbé par l'installation de mes troupes, je ne m'inquiétai point de sa dénonciation. Souvent on m'en a fait de semblables dont je reconnaissais bientôt la fausseté et qui n'étaient inspirées que par la cupidité ou un besoin servile de montrer du zèle au vainqueur. J'avais même tout à fait oublié le personnage et sa démarche quand le soir, en dînant avec les principaux officiers de l'armée, je sentis l'enivrement féroce qu'on éprouve en quittant les champs de bataille, cette griserie du sang où l'on oublie les fatigues de la lutte et où on sent naître, violent et terrible, le désir de l'étreinte comme si du carnage s'élevait un appel vers la vie. Mes compagnons, jeunes, ou dans la force de l'âge, subissaient, comme moi, cette ivresse. Au-dessus des verres on entendait à chaque instant se croiser les mêmes mots prononcés par cent voix différentes: «Les femmes... Les filles de Brescia... Ces putes-là!... Il paraît qu'il y en a de jolies... J'ai vu une frimousse tout à l'heure en sortant du Municipe...» Et toujours revenaient dans la conversation les mots de femme, de fille, de créature.

Soudain le colonel Zichy dit à son voisin:

—Il y a dans cette ville une très belle courtisane: Emma Camporesi.