—Mais parlera-t-elle?
Esther Bettington eut un atroce sourire.
—Vous savez, mieux que moi, dit-elle, les moyens de la rendre bavarde.
—Envoyez-lui donc porter la lettre de Casacietto!
Esther aussitôt prit un papier dans son corsage, et le remit à l'ordonnance de Zichy pour sa domestique. La salle devint alors presque silencieuse. Malgré le vin bu en abondance, l'excitation des batailles récentes, du danger proche, et la vue de cette belle fille dont la personne n'avait rien de pudique, l'idée de cette Emma Camporesi nous avait rendus anxieux. Seul le colonel Hartmann, fier d'avoir amené Esther, ne cessait de chuchoter des plaisanteries à l'oreille de sa prétendue conquête, qui, assise sur le bord de la table, l'air indifférent, les yeux distraits, les accueillait par un petit rire de politesse, en s'éventant de son mouchoir parfumé.
Une heure se passa dans cette attente. Nous entendîmes un pas vif monter l'escalier.
—Je suis sûre que c'est elle, dit Esther en prêtant l'oreille, éloignez les lumières: cela vaudra mieux. Elle n'entrerait pas ici. Vous les rapporterez ensuite.
Les ordonnances emportèrent les candélabres de la salle qui demeura dans une pénombre. Une petite lampe qui brûlait dans l'escalier glissait seulement par la porte entrebâillée une mince lueur. Esther se couvrit le visage de sa sortie de bal et s'avança sur le palier; puis contrefaisant sa voix:
—Vous cherchez sans doute Casacietto, Madame, dit-elle; il va venir à l'instant. Il m'a prié de vous dire de l'attendre dans cette salle.
Emma Camporesi, la figure voilée, entra, suivie d'Esther. Aussitôt on rapporte les candélabres et on ferme les portes. Emma aperçut les officiers attablés, Esther qui avait rejeté sa sortie de bal et moi qui m'avançais vers elle pour lui faire les honneurs de la fête.