Changeant alors subitement de ton, elle prit une attitude câline, une voix caressante et mielleuse, où il y avait pourtant comme un arrière-goût d'ironie.

—Pourquoi prétendez-vous me contraindre, susurrait-elle, quand je suis toute aux ordres du vainqueur de Brescia? Esther Bettington, dont la mère était autrichienne, est une admiratrice du général Haynau. Tout à l'heure je voulais plaisanter. Je sais bien qu'on n'est point la maîtresse du général, mais son humble servante. Que me commande votre Excellence?

—Ce que vous désirez vous-même, ma charmante Esther Bettington, répliquai-je, radouci. Nous voudrions voir comment votre beauté efface toutes les grâces si vantées de la Signera Camporesi.

—Je vais m'empresser de vous satisfaire. J'ai justement une lettre de Casacietto qui lui donne rendez-vous dans cette salle. Je vais envoyer porter cette lettre par une femme de chambre que la Camporesi ne connaît pas pour qu'elle vienne ici sans défiance.

—Vous croyez qu'elle viendra?

—Je n'en doute pas. Dès que son Casacietto l'appelle, elle accourt. Et l'imbécile s'imagine qu'elle ne l'aime plus! Il est vrai qu'elle n'a plus pour lui ses prodigalités d'autrefois. Aussi lui ai-je conseillé d'irriter un peu son amour et sa jalousie afin de la rendre plus généreuse. Les amours trop confiantes deviennent égoïstes... Mon Casacietto lui donne donc aujourd'hui, à cette maison de ville, un rendez-vous auquel il ne viendra point.

—Mais pourquoi l'accuse-t-il de conspirer contre nous?

—Par intérêt. Il espère obtenir ainsi une double récompense, de vous, pour l'avoir dénoncée; d'elle pour l'avoir sauvée, car il croit à son innocence et pense qu'après quelques jours de prison il sera facile d'obtenir sa mise en liberté. Il compte, pour cette grâce, sur sa parenté avec une dame qui accompagne l'armée autrichienne, épouse de la main gauche d'un colonel... mais je dois être discrète.

—Et vous pensez sans doute, comme Casacietto, que la Signora Camporesi n'est pas coupable?

—Je pense tout au contraire qu'elle est l'instigatrice du complot formé à Brescia pour massacrer les troupes autrichiennes. C'est moi qui ai dit à Casacietto d'aller la dénoncer, laissant croire à ce niais qu'il n'y avait à cela nul danger pour sa maîtresse et du profit pour lui-même.