Comme Haynau paraissait fort blessé de cette remarque tandis que son compagnon se rengorgeait, le prince eut un sourire, et pour atténuer l'effet désobligeant de ses paroles:
—Soyez-en persuadé! dit-il, si des passions féroces soulèvent mon peuple, et qu'il faille une main de fer pour le châtier, nous penserons à vous, Haynau.
—Vous aurez raison, monseigneur, répondit simplement le général, je ne suis jamais si heureux que lorsque dans une ville tumultueuse en proie aux fureurs déchaînées de la foule je parviens à rétablir l'ordre et à faire régner la paix.
—Avouez, observa Herbillon, que vous ne craignez pas de ramener cette bonne déesse sur des ruines fumantes et des monceaux de cadavres.
—Ce sont les accidents inévitables de la guerre, répliqua Haynau. Ce n'est pas pour des jeux bénins que les peuples fabriquent des canons et équipent des armées.
LA COMÉDIE CHEZ LA PRINCESSE
Jamais la princesse Daschkoff ne s'était trouvée plus belle qu'à cette petite réception intime, où elle voyait les yeux de ses visiteurs s'allumer de désirs en la regardant. Dans son vaste et magnifique château de Glinnoë elle jouissait de tout le confort et de tout le luxe qu'elle avait à Pétersbourg, et elle se sentait plus adorée par les fonctionnaires et les châtelains oisifs du district, plus reine au milieu de cette armée de serviteurs attentifs à ses moindres désirs, prêts à satisfaire ses caprices les plus extravagants. Elle était digne aussi d'inspirer l'amour et l'admiration. Elle n'avait point cette stature massive de certaines Vénus slaves qui semblent avoir échangé les grâces de leur sexe contre une force trop apparente et masculine; mais fine, souple, élancée, elle mouvait les hanches les mieux arrondies, et dans ses libres attaches sa jupe laissait deviner des formes amples et cambrées que n'annonce pas d'ordinaire une taille aussi mince. Au soleil couchant qui illuminait ses cheveux blonds, et mettait sur sa tête comme une auréole, toute droite sous une étole étincelante d'émeraudes, elle avait parfois quelque chose d'une sainte de vitrail ou d'une prêtresse à l'autel, mais vite un geste vif, un sourire malicieux corrigeait l'expression sévère ou orgueilleuse de son visage, et volontiers, malgré ses vingt-deux ans, elle devenait pour ses hôtes une gamine joueuse et espiègle, à condition que seule elle fût libre et que ses plus grandes audaces de paroles ne fissent point oublier le respect dû à son rang et à sa beauté.
A côté de la princesse se tenait comme son ombre, Madame Narischkin, petite, noirâtre, heureuse de tout ce qui pouvait rejaillir sur elle de son charme, de son luxe, de sa richesse, ayant renoncé par suite d'une humilité excessive au moindre succès personnel.
Parmi les visiteurs se trouvaient deux châtelains des environs, le général Kapieff, et l'aide-de-camp du nouveau gouverneur de Kalouga, M. Soubotchef qui s'était assis sur un siège très bas, tout près de la princesse et semblait un prêtre en extase devant son Dieu.
—Messieurs, dit-elle, en changeant soudain la conversation, profitons de ce que mon mari fait la sieste et n'est pas là à nous raser avec les réformes de l'administration et la politique du sultan pour organiser un complot.