—Un complot! s'écrièrent ces messieurs avec surprise.

—Oui, un complot, mais avant que je vous explique ce dont il s'agit, il serait bon de prendre des forces. Vous en aurez besoin. Maria Pawlovna, ajouta-t-elle en se tournant vers Madame Narischkin, verse donc du Xérès et offre des gâteaux à ces messieurs... Que penseriez-vous, pour charmer les loisirs ou plutôt distraire les ennuis de Glinnoë, d'une comédie que nous jouerions, que nous inventerions nous-mêmes?

On se regarda en souriant; on était rassuré.

—C'est là le complot?

—Mais c'en est un, reprit la princesse. Je n'ai pas l'intention d'écrire une pièce, mais de contraindre par une sorte de suggestion des gens à la jouer autour de moi et comme je le voudrais.

—Nous entrons dans le domaine de la sorcellerie.

—Nullement. Certaines circonstances en déterminent d'autres pour ainsi dire forcément; vous vous rappelez la pièce de Gogol et comment le gouverneur et les principaux officiers d'une petite ville prennent ce farceur de Khlestakof pour un inspecteur général et le forcent ainsi à en usurper les façons. Eh bien, il faut que nous trouvions parmi nos voisins un homme auquel nous composions un rôle sans qu'il s'en doute, et qui le joue au naturel pour notre plus grand plaisir.

—Ce n'est pas un divertissement facile, princesse, que vous imaginez là!

—Le plus aisé du monde au contraire. Par exemple, prenons M. Soubotchef. Approchez, M. Soubotchef. Agenouillez-vous et tendez le museau. Bien! comme cela. Donnez-moi un biscuit, Maria Pawlovna. Ecoutez, vous Soubotchef. Vous allez garder le biscuit sur votre museau. Et prenez bien garde de le faire tomber jusqu'à ce que je fasse un signe. Attention. Une, deux, trois! hop! Mangez le biscuit maintenant. Vous voyez, messieurs, comme M. Soubotchef fait bien le chien, et sans sortir de son caractère!

Tout le monde éclata de rire, même M. Soubotchef qui s'était relevé et avait repris sa place sur le siège bas, auprès de la princesse.