Gringalette resta au cirque. En allant aux nouvelles Bichot apprit que les parents de la petite étaient soupçonnés d'avoir participé à un vol, suivi d'assassinat, qui avait eu lieu quelques mois plus tôt. Que deviendrait-elle s'il n'en prenait pas soin? Dans la rue, ou aux enfants assistés, son sort devait être à peu près le même. Il gagnait assez pour la nourrir; ce serait une camarade pour Juzaine, et plus tard peut-être deviendrait-elle une artiste.

En attendant que la vocation de Gringalette lui fût clairement révélée, il s'occupait surtout de Juzaine. Mais à voir avec quelle exactitude attentive il dirigeait les exercices, on n'eût rien deviné de la tendre affection qui l'attachait à l'enfant. C'était un maître sans indulgence, soucieux seulement de développer et de mettre en valeur les talents de son élève. C'était peut-être aussi plus qu'un maître.

Chaque jour, dans l'après-midi, un valet d'écurie amenait Reine de Mai, la jument blanche, dans l'arène; elle s'arrêtait brusquement en secouant deux ou trois fois sa belle tête et en s'ébrouant pour se préparer à la course. Alors, toute légère, toute fine, sous une grosse robe en toile, pliant sur ses jambes, puis bondissant très haut, mue, eût-on dit, par des ressorts, arrivait Juzaine. Le valet lui tendait le creux de la main pour qu'elle y mît le pied et sautât sur le cheval.

—Non! non! criait une voix. Pas de bêtises! Qu'elle monte toute seule!

C'était Bichot qui arrivait un long fouet à la main.

Obéissante, Juzaine s'appuyait sur le garrot de la jument, se haussait sur la pointe du pied, puis d'un élan vif, elle était montée. Reine de Mai, bonne, docile, avant de sentir battre contre sa peau les petites jambes de la cavalière, ne se serait pas d'elle-même permis le moindre mouvement, mais Bichot se montrait moins patient, et d'un claquement de fouet il forçait la jument à partir; parfois Juzaine n'avait pu encore s'enlever et elle restait une ou deux minutes accrochée à l'encolure ou bien, mal assise, elle glissait très vite à terre et il lui fallait remonter sans que Reine de Mai interrompît sa course.

Juzaine accomplissait d'autres prouesses et devenait une très habile écuyère. Bichot voulait qu'elle se tînt debout sans selle sur Reine de Mai, et qu'elle dansât au trot de la jument. La fillette n'y arrivait pas sans peine; d'autant que Bichot ne laissait passer aucune faute. Une cinglade à la croupe de la jument, et une autre, dirigée plus haut, plus doucement, mais qu'une jeune chair devait néanmoins sentir, punissait à la fois la bête et l'enfant comme s'ils ne formaient qu'une seule et même personne.

—Allons! recommençons! criait Bichot.

Et toute rouge de honte, la chevelure dénouée, les yeux pleins de larmes, la jupe collée aux flancs, Juzaine essayait de faire mieux ou du moins de contenter son professeur.

D'ordinaire les exercices se terminaient par une course aux cerceaux qui rendait Juzaine comme folle. Folle du désir de bien faire, folle de s'agiter ainsi dans l'espace, folle de la peur de tomber, folle de la crainte des coups de fouet. Et Bichot aussi semblait fou à ce moment. Les claquements et les cinglades se succédaient au hasard, accompagnant le trot régulier de Reine de Mai.