—Messieurs, je vous prie de m'excuser: je suis un peu souffrante. Madame Narischkin, par bonheur, est là et me remplacera auprès de vous avec avantage.
Là-dessus elle sortit vivement, laissant ses visiteurs effarés, très émus du malaise mystérieux que venait de lui causer l'arrivée du gouverneur, et torturant leur imagination pour découvrir les motifs de cette scène inattendue.
Le prince, peu après, fit dire que l'état de la princesse l'obligeait à demeurer auprès d'elle et qu'il ne paraîtrait pas de la soirée. Au lieu du magnifique repas qu'il donnait chaque semaine aux jours de réception, ses visiteurs durent se contenter ce soir-là de sandwiches au caviar, de viandes froides et de quelques verres de kwas et de Champagne, pris en compagnie de la triste Madame Narischkin qui tentait vainement de paraître gaie, et risquait des plaisanteries dont pas une n'arrivait à faire rire.
On remonta très tôt en voiture. M. Soubotcheff prit place dans l'automobile du gouverneur pour retourner avec lui à Kalouga. Le trajet fut court. Le gouverneur paraissait triomphant, mais n'adressa pas une parole à son compagnon qui n'osait par déférence l'interroger, quoiqu'il en eût grande envie. Enfin, au bout d'un quart d'heure, comme on entrait à Kalouga, le gouverneur fit arrêter l'automobile devant le grand hôtel.
—Vous dînez avec moi, n'est-ce pas? Cette maudite collation de Glinnoë, loin de calmer mon appétit, m'a donné une faim de tigre.
M. Soubotcheff eût jugé malhonnête de refuser l'invitation, et d'ailleurs il était trop content de l'accepter. Il pensait bien que le gouverneur, excité par le vin et la bonne chère, se laisserait facilement aller aux confidences. Son attente ne fut pas trompée.
A peine à table le gouverneur se frotta les mains.
—Voilà une visite, dit-il, qui me promet des journées assez divertissantes. Jamais je ne me serais imaginé ce matin qui j'allais voir!
Et comme Soubotcheff écarquillait les yeux: