—J'aurai la princesse quand il me plaira. Je connais un secret de sa belle jeunesse qui me rend absolument son maître... Vous tenez à le savoir, vous aussi, curieux!... Eh bien, je vais vous le dire. Vous pouvez en profiter après moi, si bon vous semble, et cela m'amusera, moi, de vous le confier. Je revivrai ainsi en imagination une soirée ou plutôt une nuit qui vraiment ne me parut pas du tout ennuyeuse. Permettez-moi seulement de goûter encore à ces sterlets à la sauce impériale qui sont vraiment exquis.

Il mit sur son assiette tout ce qui restait dans le plat, et l'engloutit en quelques bouchées.

Alors il s'essuya la moustache, reprit haleine et conta ce qui suit:


«Il y a de cela cinq ans. On venait de découvrir un terrible attentat nihiliste. Le train impérial avait été miné. L'explosion devait se produire quelques minutes après le départ. Le Czar, la Czarine et tous ceux qui les accompagnaient auraient été tués. Ce fut le maître d'hôtel, que l'un des conjurés avait cru pouvoir mettre dans le complot, qui le dénonça. Il y eut des arrestations en masse, et la police reçut les ordres les plus sévères. Elle devait étendre partout sa surveillance et non seulement arrêter les suspects, mais punir sans jugement les moindres délits. Une parole imprudente ou irrespectueuse était à ce moment considérée comme une provocation.

«J'appartenais alors au bureau de Santousky et je fus chargé d'assister à un bal que donnait la princesse Youssoupoff, connue pour ses opinions libérales, même révolutionnaires, et ses relations avec la société cosmopolite de Pétersbourg.

«Délaissant les salons de danse et de jeu, j'avais pénétré avec deux ou trois officiers dans une sorte de boudoir où causaient plusieurs jeunes femmes. L'une d'elles, que sa beauté, ses dentelles, ses joyaux, notamment un merveilleux collier de perles grises et roses, me firent aussitôt remarquer, avait une singulière hardiesse de langage, et étonnait, amusait tout l'entourage par l'esprit et parfois l'étourderie impertinente de ses réparties. On vint à parler du dernier attentat.

«—Oh! s'écria-t-elle, si nous n'avions plus notre petit père[4], ce ne serait pas un grand malheur. On en trouverait toujours un autre de sa force.

[ [4] Le Czar.

«—Vous êtes un peu anarchiste, avouez-le, insinua quelqu'un.