«—Moi, répliqua-t-elle, je ne trouve pas du tout absurdes les théories des révolutionnaires... J'en connais d'ailleurs quelques-uns. Ce sont de très honnêtes gens.

«—A part leurs assassinats, répliqua un interlocuteur ironique, je ne vois pas en effet ce qu'on pourrait leur reprocher.

«—Oh! leurs assassinats, parlons-en! dit la jeune femme. Si un homme ou même plusieurs hommes doivent, en mourant, procurer à l'humanité le bonheur, pourquoi hésiterait-on à sacrifier leur existence?

«—Voici, fis-je à mon voisin, une bien aimable sectaire.

«—C'est la comtesse Pougatscheff, me répondit-il. Son mari n'a pas eu le temps de faire son éducation, car il est mort l'année dernière. Il y avait trois mois qu'il l'avait épousée.

«—Voilà comment elle le pleure!

«—Pougatscheff était vieux et maniaque, et elle avait à peine seize ans.

«—Son père aurait mieux fait, au lieu de la marier, de l'envoyer à l'école.

«Durant tout le bal la comtesse Pougatscheff tint des propos aussi extravagants. Elle y prenait goût car elle ne sortit du boudoir que pour le souper, et ne quitta la fête que vers quatre heures du matin. On me dit qu'à l'ordinaire elle préférait de beaucoup la danse à la causerie, mais que cette fois, une légère entorse qu'elle s'était donnée en descendant de voiture l'avait contrainte à renoncer à l'un de ses plus grands plaisirs.

«J'attendis son départ, la devançai à la sortie, montai avec l'ivoschik et, dès qu'elle fut en voiture, j'ordonnai d'aller au bureau de police de Santousky. Elle ne s'aperçut du changement de direction qu'à l'arrêt de la voiture devant le couloir du bureau, d'aspect assez misérable. Comme elle s'attendait à voir l'élégant escalier du palais Pougatscheff elle crut à une erreur du cocher et eut un violent accès de colère.