—En vérité? s'écria Soubotcheff d'un ton si insolent que le gouverneur fronça les sourcils.

—Mais certainement j'en userai, reprit-il, et vous, mon cher, que cela vous plaise ou non, vous me céderez la place comme c'est le devoir d'un subordonné à l'égard de son supérieur. Vous prendrez plus tard votre revanche. Vous pouvez attendre, vous! moi j'ai quarante ans. Il faut me dépêcher de jouir de la vie.

A ces paroles Soubotcheff se leva, salua froidement le gouverneur et les deux hommes se séparaient.


Depuis plus d'un mois Soubotcheff était l'amant heureux de la princesse Daschkoff. La jeune femme savait se donner à un homme sans rien perdre de son autorité ni de ses avantages sur lui. En réalité elle ne se donnait point, elle se livrait à des baisers, à des caresses, et demeurait tout de même une maîtresse indépendante, railleuse, parfois impitoyable, toujours sans gratitude pour celui qui lui procurait du plaisir. Obligée à la suite d'un scandale, et pour compenser des prodigalités excessives, d'aller vivre quelque temps sur les terres de son mari, elle avait essayé de retrouver aux environs de Kalouga les amusements de Pétersbourg et choisi Soubotcheff parmi tous les jeunes gens du voisinage pour être le serviteur docile de ses fantaisies. Habitué à l'existence monotone d'une ville de province, Soubotcheff ne se sentait pas d'orgueil d'avoir été distingué par une telle femme. Elle n'avait pas eu besoin d'un effort pour le plier à son caprice; il lui obéissait naturellement; il était devenu avec délices son esclave.

Mais le zèle n'empêche point la maladresse, et Soubotcheff était un amant aussi inhabile que dévoué. La princesse, pensa-t-il, se doutera de l'indiscrétion du gouverneur et il est de mon devoir de lui en parler. Il profita d'une après-midi de congé pour se rendre à Glinnoë.

Le prince était à la chasse et la princesse le reçut avec l'empressement d'une amoureuse longtemps privée. Ils s'embrassèrent et se réjouirent jusqu'au soir. Comme Soubotcheff quittait enfin le lit de sa maîtresse, il contempla un instant les beautés majestueuses qu'elle offrait à la vue. Lasse d'étreintes elle s'était tournée vers la muraille pour reposer; sa légère chemisette s'était enroulée sur son dos, et elle présentait ses larges fesses dans toute leur ampleur.

—O belles chairs! s'écria Soubotcheff. Comment des mains barbares ont-elles osé vous déchirer!

La princesse, qui avait un sommeil très léger, se réveilla aux paroles de son amant, et, se tournant vers lui:

—Que dites-vous? fit-elle avec une vague inquiétude comme si elle pressentait que Soubotcheff allait lui avouer quelque chose de désagréable.