Et comme pour témoigner qu'elle lui pardonnait, elle lui tendit la main qu'il prit après une courte hésitation tout en regardant son interlocutrice d'un œil observateur et défiant. Il paraissait redouter une mauvaise plaisanterie. Enfin il se rassura et en balbutiant:
—Vous étiez une enfant à cette époque. Imaginez que Santousky et moi étions vos professeurs. Ce n'était qu'une pénitence comme on la donne quelquefois aux écolières, une petite leçon...
—Et la leçon n'a pas été perdue comme vous allez le voir, reprit-elle, et c'est même pour prévenir un châtiment plus grave que je vous ai fait venir aujourd'hui si brusquement, car en autres circonstances, malgré tout le plaisir que j'éprouve à vous voir, je ne me serais pas permis de vous arracher de la sorte à vos occupations de Kalouga.
Il sourit assez niaisement, ne sachant trop si elle se moquait de lui.
—Et que désirez-vous donc de moi, parlez! Le gouverneur de Kalouga ne négligera rien pour vous faire oublier le policier de Pétersbourg.
—Vous avez agi comme vous le deviez, dit-elle, en me punissant d'une parole imprudente. Aujourd'hui c'est moi qui remplis un devoir en venant vous dénoncer une conspiration des plus dangereuses et que j'ai surprise par hasard. Je ne veux pas que l'on me confonde avec des criminels.
—Comment vous soupçonnerait-on, princesse!
—J'ai le malheur de recevoir chez moi l'un des conjurés et même ce misérable, par ses ridicules propos, m'a fort compromise.
—En vérité! Alors ce n'est pas seulement le souci de sauver le gouvernement qui vous a donné l'idée de m'écrire, mais aussi le désir de venger une injure personnelle?
—J'ai pensé à l'Etat, mais aussi à moi-même; cela ne doit pas vous étonner?