Le souper auquel prenaient part de jolies femmes, de délicats jouisseurs, quelques entremetteuses fières de leur expérience et quelques antiques fashionables, vieux habitués de Compiègne et de Fontainebleau, farcis d'anecdotes et de souvenirs, se continuait joyeusement mais sans tumulte comme entre gens qui connaissent l'art du plaisir et jugent que le bruit empêche de goûter l'esprit d'une conversation, la saveur des mets, le fin bouquet des vins, l'éclat et la lumière des épaules nues et des chevelures diamantées. On parlait des toilettes de l'année et du retour qui s'annonçait déjà aux modes du second empire, quand le marquis de Clérambault s'écria tout à coup:

—Mesdames, permettez-moi d'abominer la crinoline: elle m'a fait rater mon mariage!

—Mais alors, observa quelqu'un, vous devriez avoir pour elle de la dévotion: ne vous a-t-elle pas rendu aux amours libres et volages?

—Les amours libres et volages, si charmantes qu'elles soient, ne m'ont pas encore consolé de m'être séparé de ma femme, pour ainsi dire avant d'en avoir goûté, car le fruit me paraissait exquis.

—Mon cher ami, si vous devenez élégiaque, nous nous en allons.

—Oh! je n'ai pas l'intention de vous conter mon histoire.

—Si! si! cria la voisine de Clérambault, une petite blonde à l'œil narquois et au nez joliment retroussé, contez-nous la!

—Oui! oui! contez-nous la, reprirent en chœur toutes les femmes, duègnes et amoureuses.

—Puisque vous le désirez, dit Clérambault, qui était en veine de paroles ce soir-là, je vais vous satisfaire: du moins essaierais-je d'être le moins triste et le plus joyeux que je pourrai.

—Quand vous deviendrez trop lugubre, on vous donnera une coupe de champagne pour vous rendre la gaieté.