—Soit, fit Clérambault qui commença aussitôt le récit de son infortune conjugale:

Elle s'appelait Alix. Il est inutile que je vous donne son nom de famille. Elle était riche et de vieille lignée, orpheline et sous la gouverne d'une grand'mère dont elle faisait l'enchantement et qui, en retour, était soumise à tous ses caprices. Elle sortait du couvent, avait l'air modeste qui alors était de mode chez les jeunes filles, mais cependant ne se montrait ni gauche, ni embarrassée; elle n'était même pas dépourvue d'une certaine coquetterie, s'habillait avec le goût d'une femme expérimentée et prenait de temps à autre des allures fières qui ne déplaisaient point à un chasseur de femmes de mon genre, dédaigneux des proies faciles, cherchant le gibier qui se dérobe et qu'on n'atteint qu'à force d'art et d'habileté.

On commençait alors à porter des crinolines, et Alix en avait une monumentale, étant à un âge où l'on se fait un point d'honneur d'exagérer tout ce qui paraît neuf, comme si on était fier de montrer ainsi sa jeunesse et d'insulter aux vieilles façons. Malgré ses proportions inusitées, je vous avoue que cette crinoline ne me paraissait nullement ridicule et que je trouvais au contraire qu'elle convenait à merveille à la beauté d'Alix.

Imaginez une petite tête fine sans maigreur, encadrée de beaux cheveux châtain clair dont les yeux bruns, un peu myopes, semblaient de loin par leur clignement vous regarder avec insolence et devenaient plus larges et plus doux lorsque vous approchiez; une peau fort blanche de blonde, pourtant bien enluminée aux joues d'une rougeur de santé; la taille assez mince et ornée, pour tout joyau, d'une croix d'or suspendue par une longue chaîne de cou: cette figure où l'on trouvait à la fois les traits d'une madone et l'expression d'une petite fille espiègle; ce buste vraiment virginal aux épaules et aux bras chastement couverts, aux seins menus et à peine accusés sous la mousseline; cette image d'autel retouchée par un peintre un peu sensuel et irrévérencieux, mais malgré cela, grave, convenable, évoquant les vertus de famille, vous la voyiez se dresser comme au-dessus d'une estrade d'étoffes, et tandis que cette figure, ce corsage et ces mains restaient si parfaitement honnêtes, les cent volants de la jupe se mouvaient, s'agitaient, s'étalaient, tourbillonnaient avec une coquetterie, une impertinence, une impudeur extraordinaire. Vous asseyiez-vous devant, derrière, à côté, loin de cette jupe crinolisée? Vous étiez sûr de l'avoir dans le dos, sur les épaules, à vos pieds ou même sous le nez. Vous ne pouviez pas y échapper. Elle vous entourait, vous enveloppait de soie et de parfums. On eût dit que la femme, telle qu'une étrange sirène, était parvenue à grandir monstrueusement le bas de son corps pour prendre les hommes comme dans une nasse énorme qui avait fini par s'adapter si bien à sa personne qu'elle en faisait partie, qu'on ne l'imaginait plus sans cela. Et quand sur un canapé, ou dans une voiture, vous étiez battu, souffleté, pressé par ces vagues d'étoffe, lourdes ou écumeuses, il vous semblait que c'était une chair féminine qui vous opprimait ainsi et c'était pour vos désirs mâles une irritation délicieuse. Enervante aussi. Devant la crinoline au repos d'Alix, il m'arrivait souvent de me demander quelle sorte de malicieux animal, grassouillet, large, cambré, palpitait au milieu de cette cage éblouissante. J'avais l'envie qu'on éprouve de briser un écrin pour avoir un diamant, de lacérer les feuilles d'un arbuste afin d'en cueillir le fruit.

L'innocente grand'mère s'étonnait en voyant sa mignonne petite fille se mouvoir avec aisance au milieu de ces jupes grossies, bouffantes, tendues, qui vous mettaient à chaque instant dans l'attente d'un malheur: la prise et l'arrêt d'une femme dans l'embrasure d'une porte, le renversement d'une table à thé ou d'une console. Mais Alix passait partout comme une sylphide et sans autre éclat qu'un long bruissement d'étoffes comme si elle courait sur des feuilles sèches, et elle n'avait à se reprocher jusqu'ici ni le bris d'une porcelaine, ni la déchirure d'un volant. Ce qui n'empêchait pas la grand'mère de s'écrier:

—Ah! ma pauvre enfant, comme ces modes nouvelles sont extravagantes! Si nous avions porté ces robes-là dans notre temps!

Observation qui amenait un sourire sur les lèvres d'Alix, et le sourire persistait au mot de la grand'mère:

—J'avoue qu'elles sont bien plus convenables pour une jeune fille que les jupes étroites.

Pauvre dame! Qu'importe l'étroitesse ou la largeur d'une jupe! Le Diable travaille toujours avec les couturières au grand bénéfice des amoureuses.

La vérité, c'est qu'avec ces robes qui remplissaient un salon et ces crinolines qui les défendaient contre toute entreprise, les femmes prenaient une importance, un orgueil, une hardiesse inimaginables. Sous la protection de pareilles cuirasses elles devenaient d'une liberté effrénée et elles s'exposaient au péril, avec la sérénité la plus complète, persuadées qu'elles pourraient y échapper sans aucun dommage.