Rien ne pouvait m'être plus désagréable. Les jouissances de la vue sont pour moi les principales, et puis j'aime à savoir où je suis; d'un cloaque ou d'un jardin parfumé parfois les dehors sont les mêmes. Enfin j'espérai que le contact de cette peau éblouissante compenserait le chagrin que j'avais de ne point la contempler, et j'étreignis avidement Alix. Hélas! si mon épousée n'était pas en crinoline, cela n'en valait pas mieux pour moi. Une chemise empesée, aussi dure qu'une cuirasse, lui montait jusqu'au cou et lui descendait jusqu'aux pieds; vainement j'essayais de la soulever, Alix se mit à se débattre, à égratigner les mains qui la caressaient, à mordre les lèvres qui la voulaient baiser, à envoyer de furieux coups de genou dans ces jambes qui essayaient de la presser amoureusement. Bref cette nuit fut pour moi une révoltante défaite. Je perdis sans effet des flots d'éloquence. J'étais las de mon effort; elle criait toujours en me repoussant: «Laissez-moi, mais laissez-moi donc!» Je l'abandonnai; elle me tourna son derrière, protégé comme le reste de sa personne, et j'accueillis en sauveur le sommeil qui me fermait les paupières.
En m'éveillant à la lumière le lendemain, avec le vague souvenir de cette nuit humiliante, je me promenais de mieux employer les heures de la journée et de venger l'affront qu'on venait de me faire. Je fus bien surpris de ne point voir Alix à côté de moi; je me levai, j'allai dans les deux cabinets de toilette, dans le petit salon qui formait l'entrée de notre appartement nuptial: personne! L'oiseau s'était envolé! Tout confus d'une pareille aventure, je me décidai pourtant à m'habiller et, une fois vêtu, à me mettre à la recherche de mon épousée, je ne pouvais dire encore de ma femme! Il n'était pas probable qu'elle eût quitté La Chesnaye. J'errai donc une grande heure à travers le château, ne laissant pas un coin inexploré. Je ne découvris point Alix; seulement, comme j'entrais dans une chambre, il me semblait entendre un trot léger dans la pièce voisine. Jugeant cette chasse inutile et ne voulant pas me risquer dans le parc où une pluie battante, comme pour narguer nos épousailles, s'était mise à tomber, je retournai à notre chambre. Mais je ne pus en ouvrir la porte qui était fermée à clef. De l'intérieur j'entendis la voix d'Alix qui me criait: «On n'entre pas! On n'entre pas!» Elle avait joué, mais sans rire, à cache-cache avec moi. Comme je priais et suppliais, à la fin sous la porte on glissa un papier. Il était à mon adresse. Voici ce que j'y lus:
«Vous vous êtes conduit hier soir en goujat. Je vous déteste. Je ne vous reparlerai jamais.
«N'essayez pas de me voir. Je vais rester dans ma chambre jusqu'à l'arrivée de ma grand'mère avec laquelle je retournerai à Paris.
«ALIX»
Je ne le cacherai point: j'étais furieux; et je ne sais à quelles violences je me laissais emporter quand survint une vieille servante portant le chocolat de «Mademoiselle». Une idée me vint alors à l'esprit, fort inconvenante, mais qui me calma et me réjouit pleinement. «Attendez, dis-je à la servante, mademoiselle a toujours coutume de mettre dans son chocolat un peu de vanille et je n'en sens pas le parfum.» La bonne femme s'arrêta docilement; aussitôt, courant à la petite pharmacie qui était renfermée dans une de mes valises, je retirai d'une boîte quelques pincées de poudre que je laissai tomber au milieu de la tasse: «Cela remplace la vanille!» ajoutai-je; la servante n'en demanda pas davantage, frappa chez sa maîtresse: «Mademoiselle, voici votre chocolat!» La porte s'entrebâilla, une main prit vivement la tasse, puis on referma aussitôt.
La comédie commençait et j'attendis que mon tour fût venu d'y jouer un rôle.
Une heure ne s'était pas écoulée que voici mon Alix toute pâle, toute effarée qui sort de sa chambre.
—Je savais bien, me dis-je, que je t'en délogerais, petite obstinée!
Je n'eusse point osé souhaiter un pareil négligé. Les cheveux en torsade, ébouriffés, et non seulement point de crinoline, mais point de robe: une camisole légère comme les femmes alors en portaient la nuit, par-dessus la chemise longue il est vrai, mais libre et flottante sous le large et court jupon: c'était là toute sa toilette.
Elle passa très vite et s'enferma précipitamment dans une petite pièce du vestibule.
J'attendis son retour à la porte de sa chambre.