J'aperçus alors, à terre, un très large plateau, tout chargé de plats, de verres, de bouteilles, et que la pauvre Agathe, à grand'peine, et en prenant mille précautions, essayait de transporter dans l'antichambre; mais comme elle passait la porte, deux bouteilles se renversèrent.
—Attends, je vais t'apprendre à briser ma vaisselle, fit Dodue-Fleurie en envoyant sa pantoufle à la tête d'Agathe, puis d'un bond elle se précipita sur elle.
—Madame, dis-je en m'interposant, je connais mademoiselle de Létang et je ne pense pas que ce soit pour me faire assister à des scènes si inconvenantes que vous avez réclamé ma visite.
—Je suis confuse, confuse et charmée en même temps, madame, fit Dodue en balbutiant, d'une voix zézayante et minaudière. Ah! ce n'est pas ici le luxe des Ingas. Je ne suis qu'une pauvre négresse, madame, mais prenez place près de moi. Ce que j'ai à vous dire doit vous intéresser. Oh! je regrette bien de vous recevoir dans cette misère.
Et elle eut un rire éclatant et forcé qu'on pouvait prendre aussi bien pour une marque d'affabilité que pour une affectation d'insolence.
—Vous êtes étonnée, continua-t-elle, que j'aie chez moi la petite Létang, et que je ne la traite pas en princesse. Que voulez-vous? Je regrette qu'elle soit de vos amies, mais enfin si on me disait: Dodue, pour Madame Gourgueil, tu vas te dépouiller et recevoir cent coups de pieds dans le derrière, je vous aime bien, ma bonne et chère madame, (elle reprenait sa voix mielleuse, zézayante, et me baisait les mains), je vous aime bien et tout de même je ne le ferais pas. Eh bien, avec Létang c'est la même chose. Si je la laissais se trotter ce serait pour moi une maladie. D'ailleurs, l'aimez-vous tant que ça! Elle ne vous aime guère, elle, et sa mère donc! Comme elle riait, avec toutes ces dames, de La Gourgueil. Je les ai bien entendues lorsque j'étais dans leur maison!
—Et que disaient-elles donc de moi?
—Oh! je ne me souviens pas. Je sais seulement qu'on vous arrangeait de jolie manière, et comme on dit, que vous auriez pu ensuite vous montrer à la foire. Ah! ah! pauvre madame Gourgueil, bonne chère âme!
—Enfin pourquoi Agathe est-elle chez vous? Elle a été enlevée en même temps qu'Antoinette, dans ma plantation; et, malgré vos démonstrations d'amitié, j'ai lieu d'être inquiète d'un dévouement que les événements semblent si fort démentir.
—C'est pour vous expliquer ce qui s'est passé et vous demander votre aide pour plus tard que je vous ai demandée. Vous allez voir combien la destinée nous a unies et comme nous aurions tort d'être des adversaires.