Et, après m'avoir offert de la liqueur de Barbade, et en avoir bu elle-même un verre, elle commença ce récit que le ton sérieux, avec lequel elle me l'a conté, me fait croire véridique:
—Je ne vous apprendrai rien, madame, en vous disant que je n'ai pas toujours été révérée et servie comme je le suis à présent. A quatorze ans j'étais esclave chez Mme de Létang, je travaillais aux sucreries. Dur emploi pour une fille qui était alors d'une santé fort délicate. On ne me ménageait point; le commandeur, qui prétendait jouir de mon corps, avec sa face abominable, marquée de petite vérole et son corps pourri, dans sa rage de me voir toujours lui résister, me maltraitait plus que mes compagnes. Il ne se passait guère de jour qu'on ne m'attachât aux trois piquets et qu'on ne me déchirât de cordes ou de lianes. Ce fut après avoir été ainsi châtiée, alors qu'on me détachait toute sanglante, et si brisée de coups que je pouvais à peine me tenir sur mes jambes, que M. de Montouroy me prit à mes bourreaux; mais ne croyez pas que la pitié lui inspira ce mouvement. Sans sortir de la sucrerie, au milieu du travail des esclaves, avec une impudeur de blanc qui se croit tout permis, il se jeta sur moi et, m'ayant possédée brutalement, il me laissa évanouie. On me fit reprendre connaissance à coups de fouet; car l'honneur d'avoir été distinguée par un maître ne me fut pas compté. Depuis, M. de Montouroy ne cessa de me laisser voir que mon corps ne lui était pas indifférent, mais il ne me savait aucun gré des plaisirs que je lui donnais,—il est vrai, bien malgré moi. La nuit, il venait me chercher dans ma case, et je restais jusqu'au matin auprès de lui. Alors, lasse de ces caresses que je n'acceptais qu'avec dégoût, il me fallait retourner au travail, et comme parfois je tombais de fatigue, les coups pleuvaient sur mes épaules. M. de Montouroy assista quelquefois à ces exécutions; il ne disait rien, quand il eût pu facilement les arrêter. Peut-être se plaisait-il à me voir ainsi torturée! Cependant la sensualité grossière qui l'attachait à mes jupes ne l'empêchait pas de s'intéresser à des liaisons plus élégantes. Il était lié avec Mme de Létang et un jour je les surpris ensemble. Il se soucia peu de ma découverte, car il ne craignait pas,—et il avait raison,—ma jalousie, mais il avait la sottise de ne point voir que j'étais une fille rusée et que je mettrais à profit ce que le hasard m'avait révélé.
«En effet, une nuit que je le savais avec sa maîtresse, j'entre dans sa maison dont un esclave ami m'avait ouvert la porte; j'avais caché dans mon bonnet un couteau, et passé un pistolet dans ma jupe. J'arrive au moment où ils étaient tous deux au lit et se tenaient embrassés: «Létang;» dis-je à ma maîtresse, «je n'ignore point que ton mari est un jaloux, je l'ai vu te battre sur le plus léger soupçon, et je suis sûr que, s'il vient à apprendre que tu le trompes, il n'hésitera pas à te tuer, or je vais sur le champ le lui dire...—Je te tuerai avant, vipère!» s'écria Montouroy qui voulut s'élancer sur moi. Mais, sortant mon pistolet, je l'ajuste et le menace de faire feu s'il s'avance. «Je n'ai point l'intention de rien dire,» repris-je, «si ta femme veut bien signer mon affranchissement.» Et je lui présente la feuille qui, d'après la loi, doit faire de moi une citoyenne. Mais Létang, qui s'est concertée du regard avec Montouroy, se jette sur moi en même temps que son amant, et, par la rapidité de leur agression, sans pouvoir m'arracher mes armes, ils me mettent dans l'impossibilité de m'en servir. «Nous allons t'apprendre à nous épier et à nous dénoncer,» disent-ils. «Tu feras de beaux discours, je te promets, quand nous t'aurons tuée!—Tuez-moi,» dis-je, «mais il y a des esclaves qui me vengeront.» Et je pousse un cri d'appel. C'était une ruse. Je n'avais personne avec moi. Mais le hasard me servit. Il y eut à ce moment un grand bruit dans la maison: sans doute un esclave qui rentrait furtivement de la ville s'était heurté contre un meuble, un siège quelconque, et l'avait renversé; mais ce bruit, survenant après ma menace, la leur rendit terrifiante. Ils crurent qu'il y avait réellement des noirs cachés dans la maison. «Eh bien, dit Montouroy, Mme de Létang va t'affranchir, mais décampe.—Oh! répliquai-je, pas avant d'avoir l'acte.» Ils eurent un moment d'hésitation. «Signe, ma chère amie» fait enfin Montouroy, «notre existence vaut plus que la liberté de cette misérable; d'ailleurs libre ou esclave, nous la retrouverons bien un jour.» La Létang, pâle et tremblante, signa donc mon affranchissement, et je les laissai à leurs amours, que mon interruption avait peut-être refroidies.
«J'étais libre, mais la liberté, quand on est pauvre, ce n'est guère que le droit de mourir de faim. Une jeune négresse qui, bien qu'esclave de fait, vivait avec tous les droits et toutes les richesses d'une blanche, me prit avec elle et m'enseigna l'art d'être belle et de charmer. Montouroy, qui avait eu pour moi un caprice charnel quand j'étais esclave, me revint amoureux passionné. Il me prend chez lui, m'installe place Montarcher dans un pavillon qu'il vient de faire bâtir, me couvre d'or et de joyaux. Dès que je sentis mon pouvoir sur lui, je pris à cœur d'être réellement sa maîtresse et de le traiter à mon tour comme il m'avait traitée jadis. Quelle joie j'eus à l'humilier, à le mettre en fureur, à le jeter à la porte de chez moi, à me jouer de lui devant ses amis, mes femmes, les esclaves! Il devait me servir: à table, à la toilette, à la garde-robe; et je m'amusais à le châtier comme un nègre. Il souffrait tout; il semblait même heureux de souffrir. Avec moi il était si soumis que je lui aurais commandé de se tuer, il l'aurait fait. Mais, quand je n'étais plus devant ses yeux, il parlait de moi avec haine et colère. Je compris que son amour n'était pas sûr, et que, si je voulais le garder à cause de ses hautes relations et de son pouvoir dans la colonie, je devais me l'attacher autrement que par des baisers ou des servitudes sensuelles. L'or, en un mot, me parut nécessaire pour le dominer, et, sans me soucier de ses plaintes, de ses menaces, de ses colères, j'attirai chez moi tous ceux qui voulaient se ruiner et m'enrichir.
«J'acquis une fortune en très peu de temps; lorsqu'une femme a quelque empire sur les hommes et veut vraiment parvenir à la toute puissance, ce n'est pour elle qu'un jeu. Mais pour avoir cet homme à moi, bien à moi, il ne me suffisait pas qu'il fût ruiné et que moi, j'eusse des richesses. Il fallait le compromettre, et, avec lui, tous ceux dont j'attendais protection et honneur. Alors la destinée de ces gens dépendrait de ma volonté.
«Voici ce que j'ai fait: j'avais eu à me plaindre, au cours de mes relations amoureuses avec les jeunes gens de l'île, d'un certain Mettereau qui habitait seul une plantation isolée et assez éloignée du Cap; je savais qu'il était détesté de ses esclaves et surtout de son commandeur, (le vôtre, madame,) ce Figeroux auquel vous avez donné toute votre confiance. Vous pourrez voir tout à l'heure si elle était bien placée. Je savais aussi, par cet homme, que Mettereau, très avare et peu confiant dans les banques et les affaires, avait chez lui des monceaux d'or. Après m'être assuré la complicité du gouverneur je décidai une esclave qui m'est dévouée, à s'en aller trouver Montouroy et à lui conseiller ce meurtre. Il en chargea Figeroux.
A cet aveu tranquille, je regardai Dodue-Fleurie qui semblait aussi calme que si elle eût parlé de la pluie et du beau temps. Une pareille sérénité dans le crime m'effraya.
—Vous êtes surprise, madame, fit-elle, mais dans ce pays-ci, et surtout entre noirs et blancs, n'est-ce pas toujours la guerre? De vous-même ne dit-on pas...
—Que dit-on? m'écriai-je, affectant un ton de colère pour cacher mon émotion.
—Rien, fit Dodue avec un sourire, mais souvenez-vous que nous sommes, que nous devons être des alliées, et vous me pardonnerez ces violences, ces crimes s'il vous plaît de les appeler ainsi. Violences ou crimes, de tels actes ne doivent pas répugner à quiconque est obligé de faire la guerre, car ils sont indispensables.