—Dites votre commerce, fit le docteur.

—Je suis un sincère ami des noirs, continua Léveillé, et c'est pourquoi je verrais sans déplaisir une révolte contre leurs oppresseurs.

—Vous seriez enchanté, j'en suis sûr, que quelques incendies de champs de canne et de plantations vous permissent de réaliser un joli gain sur les sucres à Londres et à Amsterdam.

—Vous insultez mon cœur, monsieur, dit Léveillé.

—C'est que j'apprécie votre caisse, continua Chiron.

Léveillé se rengorgea.

—Je n'ai jamais attendu, de mes sacrifices à la race opprimée, que sa reconnaissance. Les larmes des noirs doivent être pour les âmes sensibles un prix bien plus doux que tous les lauriers des conquérants.

—Je crois en effet que les lauriers vous sont assez indifférents, dit Chiron: cela se flétrit trop vite. Quant aux larmes, vous ne pourriez, je crois, les apprécier que si elles se solidifiaient en perles ou en diamants, et qu'elles fissent l'objet d'un nouveau trafic. Alors il est probable que votre amour pour les larmes des nègres vous pousserait à battre leurs producteurs toute la journée, afin de les faire pleurer davantage. Pour moi qui ne possède de sucre ni en cannes, ni en magasin, mais qui tiens tant soit peu à ma vieille guenille, je n'attendrai pas, pour quitter l'île, les larmes de reconnaissance des nègres, ni les larmes de bienfaisance des blancs.

—Vous partez vraiment, docteur?

—Avant un mois. J'éprouve des craintes sérieuses quand je vois l'humanité s'attendrir.