A peine nous étions-nous éloignées que nous entendîmes une fusillade. Dodue me conta qu'après leurs danses les nègres s'amusaient souvent à tirer des coups de feu, mais il arrivait plus d'une fois qu'ils se faisaient partir le fusil dans les jambes ou contre le ventre, car ils étaient déjà ivres, de cette ivresse frénétique que leur donne le tafia, mélangé, selon les rites des sorciers, à de la poudre.

—Vous voyez, me dit-elle, que j'ai dans la main l'âme de la résistance et celle de la révolte. C'est moi qui ai conseillé à Figeroux de réunir ses amis, tout en sachant fort bien que Goring allait les exaspérer, et que les noirs esclaves chasseraient les affranchis. Ceux-là seuls sont à craindre parce que vous leur avez appris à penser... Je m'en garde le plus possible et si j'ai l'air de protéger Figeroux, croyez-le, ce n'est qu'en apparence... Ah! si vous vouliez, comme il serait facile de le faire disparaître, aux Ingas, dans la montagne. Mais je vois que cela ne vous sourit pas... Du moins veillez sur Antoinette, chère madame, et sur votre plantation. Et, si vous épargnez Figeroux, surveillez-le, tenez-le sous clef; le 10 août est une date dont vous devez vous méfier.

—Pourquoi?

—Parce que les esclaves préparent une révolte pour ce jour-là. Il y aura sûrement des maisons pillées et des plantations incendiées.

—Etes-vous donc avec les révoltés, demandai-je, que vous connaissez si bien leurs secrets?

—Oh! moi, dit-elle avec un gros rire et en se plaquant les deux mains sur la croupe, je suis seulement pour Dodue-Fleurie! Je suis pour le parti qui triomphera, car c'est lui que je devrai dominer. Cependant je ne désire point que les esclaves réussissent. Qu'ai-je à gagner avec ces fous furieux?

Là-dessus elle me dit adieu, et, ayant trouvé Troussot et Zozo dans l'antichambre, je repris la route des Ingas. Tous les noirs s'étaient rassemblés du côté du Morne des Capucins, et je n'eus aucune peine à sortir du Cap. J'arrivai aux Ingas comme l'aube blanchissait le ciel. Je me précipitai vers le lit d'Antoinette. Dieu merci! elle reposait doucement, la bouche entr'ouverte et souriant de ce joli sourire qu'elle a lorsqu'elle dort. Je l'embrassai sans l'éveiller et, me couchant près d'elle, je me laissai aller au sommeil, lasse de tant d'émotions.


J'ai reconnu aujourd'hui que Dodue-Fleurie ne m'avait pas trompée, et que les périls contre lesquels elle cherche à me prémunir n'étaient point imaginaires.

Mme de Létang qui, lors de l'enlèvement d'Agathe, a cherché querelle à Mme Du Plantier, l'a insultée dans la rue et même, prétend-on, l'a fait battre dans sa maison par deux noirs, s'est réconciliée subitement avec elle; elles sont venues chez moi cet après-midi en compagnie du révérend Goring, dont elles se moquaient si bien naguère.