—Ma chère amie, m'a dit Mme de Létang en se composant un visage sévère, j'ai une pénible requête à vous adresser, mais j'espère que vous comprendrez quels sentiments désintéressés me l'inspirent. L'amitié même que je vous porte me l'a rendue nécessaire, et je dois ajouter, la pitié que nous devons avoir pour nos semblables malheureux et persécutés.

Satisfaite de ce préambule, elle eut un coup d'œil rapide vers Mme Du Plantier et Samuel Goring qui, d'un signe de tête, marquèrent leur approbation et l'engagèrent à continuer.

—Il court de fâcheux bruits sur vous, madame..., oui, de très fâcheux, et nous avons pensé qu'il était de notre devoir, étant de vos amies, de vous en avertir. Nous voudrions prévenir, si c'est possible, une accusation au Conseil colonial, accusation qui est imminente, et qui pourrait avoir pour vous les conséquences les plus déplorables.

J'étais fort troublée, mais je déguisai assez bien l'émotion que j'éprouvais, et ce fut de l'air le plus étonné que j'accueillis l'«avertissement».

—Pour aller de suite au fait, dit Mme de Létang avec vivacité, je vous dirai qu'on vous accuse de séquestrer une jeune fille et de confisquer sa fortune.

—Séquestrer Antoinette, fis-je en partant d'un éclat de rire, mais n'est-ce pas absurde? Vous l'avez tous vue aller et venir ici; elle fait ce qui lui plaît!

—Vous lui avez caché qu'elle possédait une fortune, et vous la retenez chez vous comme une esclave, exigeant d'elle une affection qui ne vous est nullement due, qu'elle aimerait mieux porter à un autre, et qu'il ne serait peut-être pas fort décent de définir.

—Madame! m'écriai-je indignée, êtes-vous venue chez moi pour m'insulter?

—Nous ne voulons point vous blesser, dit à son tour Mme Du Plantier, et cependant, si les intérêts de cette malheureuse enfant l'exigent, croyez bien que nous n'hésiterons pas à vous montrer: qu'on se met en posture fâcheuse quand on prétend mépriser les lois de la nature et de toute société.

—Antoinette, reprit Mme de Létang, sans me laisser répondre à cette insolence, est en âge de se choisir un époux et de diriger elle-même sa fortune; nous reconnaissons que vous avez pu veiller sur son enfance avec beaucoup de dévouement, mais ce n'est plus une fillette; elle est libre de ses actes. Vous devez remettre sa fortune au Conseil colonial qui vous dédommagera d'ailleurs de vos sacrifices.