Ce sont des heures que je n'oublierai pas: avoir fait un tel rêve de bonheur, avoir cru à l'innocence, à l'affection, à la gratitude de quelqu'un et être ainsi soudainement détrompée: c'est trop horrible. Ah! mon Dieu, si criminelle que je sois, deviez-vous me châtier ainsi!
Je souffrais depuis quelque temps, après mes repas, de cruelles douleurs d'entrailles; comme j'ai toujours eu un estomac assez délicat et que ma gourmandise me fait rechercher plutôt les aliments agréables au goût, qu'une saine et facile nourriture, je ne m'inquiétais pas de la cause de ces souffrances et je tâchais de les supporter le plus patiemment possible.
Une après-souper, mon mal, à la suite d'élans violents et inattendus, semblait s'être calmé. Devant la véranda je jouissais avec délices des derniers rayons du soleil. La fraîcheur était venue; les machines de la sucrerie étaient arrêtées; les chants des noirs emplissaient la plantation. Je me sentais rassurée, confiante. Non, me disais-je, les craintes que j'ai eues le soir de ma visite à Dodue-Fleurie sont vaines. Nos esclaves nous sont soumis. Et, au Cap, on n'ose rien entreprendre contre moi. A mes côtés, Antoinette, fatiguée de la journée qui avait été fort chaude, s'était étendue; elle dormait doucement, la tête appuyée sur les genoux de Zinga qui, elle aussi, s'était assoupie. Zinga se montrait depuis quelque temps si attentive à nous servir, Antoinette et moi, que je lui avais pardonné une passion, à mes yeux, inoffensive. Loin de suivre les conseils de Dodue-Fleurie, je ne l'avais point envoyée aux travaux de la plantation, je la gardais auprès de moi. Pourtant j'avais accepté une esclave que m'avait envoyée la courtisane pour veiller sur Antoinette; lorsque Zinga s'en allait au Cap elle ne devait pas quitter ma fille un instant. Figeroux seul était de ma part l'objet d'une étroite surveillance, et j'attendais pour le renvoyer d'avoir trouvé son remplaçant.
Zinga, près d'Antoinette, me paraissait plus jolie; elle l'enlaçait, et ses mains, un peu lourdes, venaient se croiser sur son épaule, tandis que le long de ses genoux se déroulaient les beaux cheveux d'Antoinette dénoués, libres du réseau. Tout le corps de mon enfant était immobile, sauf la jeune poitrine, tendrement fleurie, que les soupirs du sommeil soulevaient lentement et laissaient entrevoir sous la chemise entr'ouverte.
Devant ces grâces adorables, de nouveau je ressentis ce désir terrible qui m'avait une fois jetée, ivre de joie, contre son corps; j'oublie que Zinga est là, je lève ses robes, j'écarte avec précaution ses jambes, et sans craindre qu'elle ne se réveille, je m'accroupis devant la chère enfant, je me perds, je m'oublie au plus secret et au plus profond de son être; je goûte à cette chair plus tendre que le jasmin, et qui accuse la saveur piquante d'une plante marine. Oh! comme j'eusse voulu qu'elle m'étouffât entre ses jambes déjà fortes! Que j'eusse souhaité mourir ainsi en aspirant sa sève et son plaisir! Mais un effroi me saisit tout à coup. Dans l'ombre duveteuse où j'égarais mes lèvres, il me semblait que les frais pétales s'étaient desserrés, que plus large la fleur s'offrait au baiser. Alors folle de curiosité impudique, et au risque d'être surprise dans mon examen, je dévêts, comme si elle avait été une courtisane ou une esclave, ses jambes délicates. Je pousse un cri! Ah! mon Dieu! Mon Antoinette, l'enfant que j'avais gardée jalousement, que j'avais tenue loin des hommes, qui n'avait jamais eu pour amie qu'Agathe de Létang, mon Antoinette si bien surveillée, si jalousement défendue, n'était plus vierge! Ah! la barbare déchirure! j'avais l'idée à présent qu'Antoinette était laide, impure, qu'elle puait! J'avais hâte de laver mes lèvres, mes doigts. Je respirais sur son corps et sur moi l'odeur infecte de l'homme. Et pourtant j'espérais encore, je me disais: c'est peut-être un accident.
Comme elle faisait un mouvement, je rabats sa jupe, je me relève, mais à ce moment un papier plié s'échappe de son sein. Je le ramasse, et je m'éloigne un peu pour le lire.
Il n'y avait que quelques mots, mais, hélas! ils étaient significatifs.
«Achève les derniers préparatifs. Je viendrai ce soir. Fais attention. La Gourgueil veille. Je couvre de baisers ton corps adorable.
«Pierre.»