—Une femme a changé la nature, prononça-t-il les yeux fermés, et le bruit de son iniquité est monté jusqu'au Juge pour la dénoncer et la perdre.

La Létang m'a calomniée même auprès de lui. Ils ne savent rien encore de Mme Lafon, mais une enquête peut leur révéler l'assassinat. Et d'ailleurs, n'ai-je pas tout à craindre de leurs soupçons avilissants s'ils prétendent incriminer mon amour pour Antoinette? Hélas, aux yeux de certains êtres, c'est un crime d'aimer quand ce n'est pas eux qu'on aime.

Le docteur qui est venu me voir, m'a appris leur complot.

—Ces chères femmes, également délaissées de Montouroy, se sont imaginées qu'en mettant en commun leur fortune, et en s'unissant pour le marier à une grosse dot, elles l'arracheraient sans peine à une jeune fille novice, sans expérience du plaisir, incapable de retenir près d'elle un amant si fourbu, et pourraient ensuite se partager ses précieuses nuits.

—Mais qu'a donc Montouroy de si séduisant pour elles?

—Le miracle tente les femmes, dit le docteur. Elles espèrent donner de l'esprit aux sots, de l'élégance aux rustres, s'asservir les volages et convertir les coquins. Elles aiment à défaire, à bouleverser et, si elles s'avisent de s'éprendre d'un homme intelligent, c'est pour lui faire commettre quelque bêtise: cela leur procure un petit frisson et une jolie jouissance.

Les paroles du docteur ne m'avaient pas rassurée, un mot que je reçus le lendemain, de Dodue-Fleurie, augmenta encore mes angoisses.

«Je sais que Létang et Du Plantier, écrivait la négresse, veulent porter plainte contre vous, et vous enlever Antoinette; mais je les en empêcherai bien: pour retenir Létang, j'ai sa fille; quant à Du Plantier, je connais certaine histoire de succession où l'on aide à mourir une veille tante avec beaucoup d'empressement; histoire qu'elle n'aimerait guère voir divulguée, et dont je l'effraierai pour la forcer à se taire.

«Si pourtant mes menaces ne suffisaient pas, je vous engagerais à quitter le Cap.»

Quitter le Cap, c'est perdre une partie de ma fortune, car comment diriger cette plantation si je suis loin des Ingas, et, d'un autre côté, comment la vendre sans perte? Enfin, pour garder avec moi Antoinette et sauver ma liberté, je dois me résigner à tout. Je vais me préparer au départ—et, au premier bruit d'une dénonciation, je me dérobe à vos calomnies et à vos vengeances, misérables! qui me punissez d'avoir eu pour vous trop d'amitié!