—Arrêtez-donc, voyons, brutes! ai-je crié à Berchoux et à Canqueteau, les deux nègres conducteurs qui poussaient les attelages au lieu de les arrêter comme s'ils n'avaient rien vu de l'accident.
Il était trop tard; les tambours avaient entraîné la malheureuse; le corps avait suivi le bras; un filet de sang qui coulait du moulin et je ne sais quelle bouillie qui engluait les cylindres étaient tout ce qui en restait. Quant à la tête, coupée violemment par les dents d'engrenage, elle s'était détachée du tronc et était tombée hors du moulin. Les yeux, agrandis par le désespoir, l'épouvante, une douleur excessive, la langue collée à la lèvre inférieure; la bouche qui s'ouvrait comme pour crier, tout le visage révélait l'atrocité du supplice.
L'abbé de La Pouyade s'est approché et faisant le geste de la pénitence:
—Ego te absolvo, in nomine Domini.
—Qu'est-ce qu'il y a? a demandé Antoinette qui tournait la tête vers les cabrouets chargés de cannes que les négresses ramenaient des champs.
—Rien, mon enfant, ai-je répondu, car je voulais l'éloigner de ce répugnant spectacle; mais il a fallu que cette sotte d'Agathe lui apprît l'accident:
—C'est une négresse qui vient de se faire couper la tête.
Mme de Létang s'est alors approchée, ramenant contre ses pieds sa robe et son jupon et les relevant un peu de crainte que le sang qui coulait du moulin ne les tachât, elle s'est mise à examiner avec curiosité la tête de la morte.
—C'est affreux! a-t-elle fait, comme ces esclaves sont imprudentes!
—Faut-il continuer? a demandé Robert, le mulâtre qui remplaçait mon commandeur alors absent.