—Etes-vous disposée à m'écouter, à présent? demanda-t-il.

Il n'avait pas besoin de ma réponse; j'étais assez attentive; il commença donc son récit sans prévoir le trouble qu'il allait me causer.

«Un mois environ avant la mort de M. Mettereau, Mme Lafon, sa sœur, reçut à Bordeaux, où elle vivait, une lettre de Saint-Domingue lui demandant avec instance de venir s'établir dans l'île. Son frère, écrivait-on, avait eu de grands malheurs; l'orage avait détruit ses récoltes; il se trouvait ruiné, malade, mais un peu d'argent, en lui enlevant de grands soucis, lui rendrait la santé, lui permettrait de rétablir promptement ses affaires et, placé sur la plantation, rapporterait de larges bénéfices au prêteur. La lettre, bien que signée «Mettereau», était écrite par une main étrangère, celle, sans doute, d'un garde-malade, ou d'un intendant. Mme Lafon avait eu toujours pour son frère l'amitié la plus vive; depuis longtemps elle avait formé le projet d'aller le rejoindre. Si elle avait reculé jusque-là son voyage, c'était à cause de la santé délicate de sa fille, mais comme celle-ci était alors bien portante, et qu'il s'agissait peut-être de sauver de la mort un frère qu'elle aimait, elle se décida aussitôt à partir. Elle emmenait sa fille, et, comme pour un établissement définitif dans la colonie, elle emportait sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux. Après une traversée difficile, elle débarqua à Saint-Domingue où l'intendant de M. Mettereau vint la recevoir, pour la conduire à l'habitation de son maître, située assez loin du Cap, dans les terres.

«Or, l'intendant savait et était alors peut-être le seul à savoir que M. Mettereau n'existait plus; il le laissa ignorer à Mme Lafon comme à tout le monde, et c'est alors qu'eut lieu un effroyable drame. Tandis que les deux femmes suivaient le chemin des montagnes, pour arriver à la Plantation Mettereau, l'intendant et les noirs qui l'accompagnent se jettent sur les voyageuses, les maîtrisent, leur arrachent tout ce qu'elles possèdent et, non contents de les dépouiller, veulent les massacrer après les avoir souillées de leurs embrassements immondes. La mère est tuée; la jeune fille échappe, et c'est chez vous qu'elle vient chercher un refuge.

—Elle ne vint pas, fis-je vivement comme pour cacher mon émotion; des esclaves trouvèrent Antoinette évanouie à quelques pas des Ingas. Nous parvînmes à la ranimer, mais, de longtemps, elle ne reprit connaissance. Vous savez, docteur, puisque vous l'avez soignée, combien dura son délire; il était impossible de prêter un sens quelconque aux mots sans suite qu'elle prononçait durant sa fièvre. Je l'entendais seulement quelquefois appeler sa mère.

—Mais, depuis, ne vous a-t-elle rien dit?

—Ceci simplement: très fatiguée de la traversée, elle s'était endormie aux côtés de Mme Lafon dans le palanquin qui devait la conduire chez son oncle. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle fut éblouie par la lumière des torches qui brillaient dans la nuit; des nègres aux physionomies féroces, qui ressemblaient plus à des bêtes sauvages qu'à des hommes, avaient commencé à lui lier les mains; elle entendait autour d'elle des cris et des gémissements; elle voulut se débattre, on la maîtrisa, on lui mit un bâillon, on la frappa; elle s'est évanouie de terreur sous les coups.

—Et vous avez fait rechercher les assassins, n'est-ce pas? et, malgré tous vos efforts vous n'avez pu les découvrir?

—Non, fis-je, effrayée de cette question.

—Moi, j'ai été plus heureux, je connais le nom de l'assassin. Oui, un esclave que le misérable a voulu rendre complice et qui n'a été que témoin, m'a tout raconté.