Je sentis un frisson courir dans tout mon corps, et ce fut d'une voix tremblante que je demandai:

—Qui est-ce donc, docteur?

—Figeroux, oui, c'est Figeroux qui a machiné cet horrible guet-apens, comme c'est lui qui a assassiné le frère de Mme Lafon, Mettereau, dont il était l'intendant.

—N'accusez pas sans preuves! m'écriai-je presque soulagée.

J'avais craint un instant qu'il ne prononçât mon nom.

—Comment, lui dis-je, si tout cela est vrai, Figeroux n'est-il pas arrêté?

—Le témoignage d'un seul homme, répondit-il, surtout d'un noir, n'a pas de force contre la dénégation de tous ces esclaves que Figeroux tient sous sa main et qui sont prêts à faire son apologie. Mais, pour moi, ce témoignage suffit. Le noir qui m'a raconté le crime n'a aucun intérêt à accuser Figeroux. D'ailleurs, au moment de la mort de Mettereau, on a déjà suspecté le mulâtre; les explications qu'il a données, l'alibi qu'il a réussi à se créer n'ont point calmé tous les soupçons. Seulement, Figeroux impose, même aux blancs.

Je savais, hélas! mieux que personne, ce qu'il y avait de vrai et de faux dans ce récit. Sans le vouloir, le docteur avait renouvelé pour moi l'horrible scène; je me rappelais cette arrivée de Mme Lafon; les coups à la grille du jardin, les cris lamentables, les hurlements; puis, dans l'entrebâillement de la porte, l'apparition effrayante sous la lanterne, les cheveux sanglants, la tête sanglante et qui semble détachée du corps, et cette grande femme aux yeux élargis et sans regard, qui entre tout à coup comme un fantôme, portant ou plutôt traînant une masse informe, un paquet de jupes boueuses: sa fille, ma chère Antoinette!... râlant d'une voix éteinte, stupide: «Sauvez-la! Sauvez-nous!» Tandis que nous nous empressions, Zinga et moi, autour de l'enfant évanouie, la mère perdit elle-même connaissance. Ah! Dieu m'est témoin que je les ai couchées toutes les deux dans mon lit, que je les ai soignées comme j'aurais soigné ma mère et ma fille... Mais, pour mon malheur, Zinga était près de moi, l'immonde créature! Je la vois qui s'approche du manteau dont j'avais débarrassé la pauvre femme, qui le regarde curieusement, qui en fouille les poches, et puis tout bas, dans son jargon: «Maîtresse, regardez donc! les voleurs n'ont pas été bien adroits.» Il y avait là, dans un sac de cuir dissimulé entre les doubles pans du manteau, tout un trésor. Mme Lafon, avant son départ, avait dû réaliser en espèces une partie de sa fortune. Zinga ouvrit le sac et contemplait l'or: «Voilà» disait-elle, «pour me faire plaisir, à moi!» Elle ajoutait en me regardant: «Et à toi aussi, maîtresse.» Elle n'ignorait pas qu'à ce moment j'étais dans un embarras extrême; un jeune mulâtre, fils d'affranchi, furieux d'avoir été chassé de la maison, menaçait, si je n'achetais son silence, de raconter que je l'avais soumis, avec d'autres noirs et même des domestiques blancs, à d'abominables luxures. Il savait si bien mêler les vérités aux mensonges qu'il pouvait incriminer les plus innocents plaisirs et me déshonorer à jamais. Il fallait à tout prix fermer la bouche à cette canaille, mais j'étais alors sans argent; une mauvaise récolte, des constructions dispendieuses, de grands frais agricoles me mettaient dans une gêne momentanée, et un emprunt, la vente d'un titre ou d'un bien me répugnaient. «Cette somme-là serait bien utile,» disait Zinga.—«Portez tout de suite le manteau et le sac dans ma chambre», dis-je en affectant de la colère, mais Zinga sourit, car elle me voyait déjà vaincue. Sans s'occuper de mes ordres, sans paraître les entendre, elle continuait à regarder cet or tentateur. «C'est le bon Dieu qui nous a envoyé ces voyageuses,» faisait-elle, «et puisqu'elles sont à moitié mortes...» Un geste affreux achevait sa pensée. Et j'avais beau m'indigner de ces paroles, le désir me venait, à moi aussi, de profiter du hasard. Loin du Cap, dans cette plantation isolée où tous me sont soumis, ne suis-je pas maîtresse de mes actions!... Alors Zinga a senti combien je me défendais mollement contre son dessein; elle a compris tout l'ascendant, toute l'autorité que pourrait lui valoir sur moi un tel acte; peut-être aussi l'or l'avait-elle fascinée, peut-être la haine féroce que j'avais déjà remarquée chez elle à l'égard des femmes blanches l'enivrait-elle contre les pauvres fugitives... Et l'horrible forfait s'est accompli. Zinga, ensuite, a porté elle-même dans la montagne le corps de l'infortunée. Mon Dieu! que votre miséricorde s'étende sur moi! Vous savez que je ne fus pas la vraie coupable, que cette infâme négresse est la véritable inspiratrice, la seule exécutante du meurtre, que ma faute n'a été que de faiblir, de manquer de courage. Ne voulait-elle pas aussi frapper Antoinette sous prétexte que son existence compromettrait la mienne? Certes je devinais bien à quelle dissimulation, à quels mensonges, à quels périls continuels allait m'entraîner cette enfant, quelles fables il faudrait inventer pour elle et pour le monde afin d'expliquer sa présence auprès de moi. N'importe, je n'ai pas hésité; et vous avez béni ma charité, mon Dieu; au Cap, malgré tant de calomnies, on vante mon âme généreuse; Antoinette me garde de la reconnaissance de l'avoir recueillie, et je sais que cette bienfaisance me vaudra votre pardon...

Hélas! je me flatte, Zinga est toujours ici pour me rappeler ce qu'elle a appelé mon crime, lorsqu'elle a voulu partager l'or. Ah! l'atroce nuit où je me suis disputée, battue avec elle—une esclave!—où elle m'a menacée de m'accuser devant le gouverneur, si je ne lui donnais pas «sa part.» Ah! comme elle se sent bien maîtresse de mon existence, comme elle se moque bien de mes ordres! «Sa part», c'est ma fortune! oui, voilà ce qu'elle désire.

Et dire que pour m'épargner une calomnie ridicule, par avarice, par lâcheté, je suis sous le coup d'une dénonciation capitale!