Derrière Zinga, nous arrivâmes au Cap, et, nous engageant dans une petite ruelle bordée de sucreries, pleine du bruit saccadé des roues d'écrasage, et exhalant l'odeur écœurante des mélasses, nous suivîmes la négresse jusqu'à une maisonnette riante et modeste, à demi-dissimulée derrière de grands cocolobas qui formaient au-devant d'elle une petite avenue ténébreuse et fraîche en plein soleil. Des fenêtres ouvertes s'envolaient les sons caressants, les tendres accords d'un clavecin. Zinga prit l'avenue, disparut vite au milieu des feuillages. Des portes s'ouvrirent, le clavecin se tut, et j'entendis un bruit de baisers. Je ne sais pourquoi, je me sentis irritée comme si j'avais reçu un soufflet. J'eus envie de m'en aller, puis une curiosité insurmontable m'attacha devant ces fenêtres; je voulus même entrer dans l'avenue.

—Où allez-vous? me dit le docteur. C'est la maison de M. Dubousquens.

—Qu'est cela, Dubousquens?

—Un négociant fort riche de Bordeaux, et le propriétaire de ces sucreries.

—Tant pis! Il n'a pas le droit de me prendre mes esclaves. Et je le lui dirai bien, à ce monsieur!

—Arrêtez! reprit le docteur, vous allez faire une sottise. Châtiez Zinga, enfermez-la, dénoncez-la au Conseil colonial, mais n'allez pas ainsi compromettre votre dignité chez un étranger! Ne vous suffit-il pas de savoir où elle est. Je craignais qu'elle n'eût une liaison moins inoffensive.

—Inoffensive! me récriai-je, qu'en savez-vous? Cet homme-là est peut-être aussi, lui, un ennemi des colons. Et puis, croyez-vous que je permettrai jamais à une esclave de s'échapper de la plantation quand il lui en prend fantaisie? Ne lui ai-je pas confié la surveillance des autres esclaves, la garde et le service d'Antoinette? En vérité, c'est inouï, un tel dédain de mes ordres, un pareil oubli de ses devoirs... Et quelle audace a cet homme de me la prendre! La religion, les mœurs, ma réputation, il dédaigne tout cela, ce monsieur. C'est un esprit fort, sans doute. Vous lui ressemblez, d'ailleurs. Ah! il vous sied bien de parler de précaution et de défense. Ce sont des gens de votre sorte, tenez, qui perdront l'île!

—Calmez-vous, madame, on va vous entendre.

—Et qu'importe qu'on m'entende. Je le voudrais, être entendue! Ce serait une occasion de lui dire, à ce goujat, ce que je pense de sa conduite. Ecoutez! ils s'embrassent encore... Oh! c'est trop fort; elle prononce mon nom; elle parle de moi. Il faut que je sache ce qu'ils disent. Approchons-nous. N'ayez pas peur, voyons, docteur! Derrière cette haie de lianes on ne nous verra pas.

Je ne pouvais plus me contenir. L'effronterie de cette horrible fille soulevait mon indignation et ma colère. Dire que c'était les lèvres salies par les baisers d'un Dubousquens qu'elle venait à moi. Ah! l'ignoble coureuse. J'avais envie de me précipiter sur elle, de la frapper, de la déchirer de mes ongles; puis, un instant après, j'aurais voulu m'éloigner, ne plus la voir, et ainsi oublier ma rage. Mais la curiosité fut plus forte que mon dégoût et ma fureur. Il me fallut rester là, devant ces fenêtres, qu'ils n'avaient même pas la pudeur de fermer. Derrière la haie de lianes nous nous glissâmes, le docteur et moi; de grandes feuilles retombantes de raisinier nous cachaient suffisamment pour nous permettre de nous approcher et de tout entendre.