Je fus très étonnée que Zinga, au lieu de parler son patois, s'exprimât à peu près comme une blanche qui n'aurait pas été à l'école. S'était-elle donc, ainsi qu'elle en avait devant moi témoigné le désir, «acheté une langue»? ou bien m'avait-elle trompé en feignant de ne savoir que le créole?
Je rapporte ici la conversation qu'elle eut avec Dubousquens. Je néglige seulement l'accent, la concision fatigante des nègres qui veulent parler français, quelques expressions grossières ou bizarres dont le sens m'échappe ou que j'ai oubliées.
—Je vois bien que tu ne m'aimes pas, disait-elle. Pourquoi n'es-tu pas heureux avec moi? Est-ce que je ne sais pas t'embrasser, te donner du plaisir? Pourquoi m'as-tu prise si tu ne m'aimes pas!
—Ne joue pas à la passion, ma fille, lui répliquait Dubousquens. Ce serait peine perdue. Je ne suis pas un de ces serins que peut engluer la première venue. A Paris et ailleurs, j'ai déjà entendu maintes fois un ramage pareil au tien. Cela ne m'a pas encore tourné la tête.
—Ah! sot, sot, criait-elle, sot qui ne sais pas comprendre!
—Qu'est-ce donc que je ne sais pas comprendre?... que tu ressembles à toutes les filles de ta sorte, que seul l'or peut te faire battre le cœur? En vérité, cela n'est pas difficile à voir... Il faut être raisonnable, Zinga: tu es belle, tu peux t'en vanter; dans ta race, on n'en compte point des centaines comme toi, c'est sûr; mais vas-tu, pour cela, exiger de l'amour de tous ceux qui t'ont payé tes baisers? Je ne suppose pas que tu aies l'âme si despotique... ni si niaise.
Là-dessus, Dubousquens apparut à la fenêtre, haussa les épaules et eut un coup d'œil vague vers l'avenue. J'eus le temps de voir et d'étudier son visage. C'était un homme d'une trentaine d'années, et, bien qu'assez gros, de belle prestance dans son gilet brodé et sa chemise de dentelle; il avait le regard intelligent, avec quelque chose de ce dédain un peu fat, ordinaire aux gens d'esprit rapide et superficiel. Son œil n'observait pas; à demi-clos, peut-être ne se faisait-il voir que pour laisser luire sur tous son éclair méprisant. La graisse, qui déjà alourdissait sa face, ne lui permettait pas de montrer cette vivacité des physionomies tout en traits, que transforment les moindres impressions; elle était comme un déguisement de sa pensée et une défense contre son entourage; en revanche elle accusait ses instincts avides et violents: la luxure, peut-être la cruauté. Sa bouche, aux lèvres charnues et saillantes, ressortait entre ses joues grasses; les paroles, injures ou cajoleries, devaient en tomber sans âme, sans force, inexpressives et inutiles, comme les feuilles sèches tombent de l'arbre. On eût dit que rien chez lui ne pouvait l'émouvoir, en dehors de l'orgueil et du plaisir, mais cette bouche appelait plus que le plaisir égoïste, elle commandait la passion.
Nous autres femmes, les indifférents nous prennent avec tant d'aisance, lorsque seulement nous leur soupçonnons quelque goût pour le plaisir: nous nous piquons à leur conquête, et c'est nous, hélas! qui sommes conquises!
Dubousquens s'était mis à siffloter à la fenêtre; cependant Zinga, qui avait laissé passer les injures sans les interrompre, s'approcha tout à coup, et d'une voix sourde, haletante de fureur:
—Et à qui donc me suis-je donnée pour que tu me traites ainsi! Dis-le donc, pour voir!