O ma chérie! m'écriai-je, se peut-il qu'un jour un mâle brutal déchire des grâces si parfaites et arrache à ton sein tranquille un cri de douleur! Va, je te défendrai contre leurs désirs. Je te garderai pour moi seule, car, seule, mon affection ne blesse pas et ne sait pas tromper.

Alors, prise d'une étrange fureur amoureuse, je pressais toute cette jeunesse; au risque de la flétrir moi-même, j'imprégnais mes doigts de son odeur, et mes lèvres allaient, au plus intime de son être, goûter la saveur pénétrante, les effluves piquants et sauvages de ses organes. J'aurais voulu m'abîmer en elle.

Cependant je la sentis soudain tressaillir; elle eut une exclamation de lassitude ou de jouissance; je crus qu'elle appelait sa mère; à demi éveillée, à demi somnolente, elle retourna au-dessus de ma face, comme une narquoise figure, les charnures jumelles et l'arc tendu de son mignon derrière, puis, de la main, légèrement et sans y prendre garde, elle me toucha les cheveux. J'eus grand'peur qu'elle ne m'aperçût. Vite, doucement aussi, je me redressai, soufflai la lampe; une honte froide, puis ardente m'envahit: mon ivresse impie s'était dissipée. Il me sembla que je venais d'insulter à ma religion; je pleurai, et plus d'une de mes larmes vint tomber sur ce front que ma bouche, comme si elle en était indigne, se refusait maintenant à baiser. Toute la nuit, auprès d'Antoinette, je souffris d'une solitude désespérée. En découvrant en elle des joies si coupables, j'avais senti comme un nouvel être qui, par ses séductions même, semblait outrager le premier.

Avec quelle émotion, quelle voix tremblante ai-je fait ces aveux!

Dans la crainte de me rendre odieuse à mon confesseur, j'essayais, sans lui rien cacher, de voiler ma faute le plus possible. Enfin les mots que j'avais tant de honte à prononcer, tombèrent de mes lèvres. Jamais, je pense, repentir plus vif n'avait courbé une femme devant un prêtre, et toutefois une étrange ivresse se mêlait à mes remords. L'image de mon enfant me poursuivait: nue, impudiquement offerte, elle tendait à mes lèvres les roses naissantes de sa chair, et les délices maudites, jusque sous le crucifix de la pénitence, précipitaient les mouvements de mon cœur. Mais un sentiment tout autre vint m'agiter quand, jetant les yeux sur M. de la Pouyade, je le vis sourire et jouer négligemment avec une chaînette d'or qui soutenait son carnet.

Etait-ce donc là l'effet que produisait sur lui ma confession! Moi qui eusse rêvé l'éclat d'une sainte colère, une de ces pénitences sanglantes qu'imposait la primitive Eglise, à tout le moins de sincères reproches! Cette indifférence de la part d'un prêtre me révoltait. Je fus encore plus choquée lorsque, pour me donner l'absolution, M. de la Pouyade leva une main où je vis, à l'annulaire, briller une améthyste, entourée de topazes. Je ne crois point qu'il ait le titre d'évêque, et l'eût-il, de semblables parures conviennent-elles à un ministre de Jésus-Christ?

Je me relevai tout irritée.

—Enfin, mon père, lui dis-je, que dois-je faire pour prévenir de pareils retours?

Il était parvenu à ne plus sourire et à se composer un grave visage.

—Que sais-je? vous séparer d'elle, la marier...