—La marier! m'écriai-je avec une sorte d'indignation.
—Assurément, reprit-il, cela vaudrait mieux. Vous vous épargneriez des tentations inutiles. Mais vous êtes assez vertueuse, madame, pour y résister et je ne veux point vous donner de conseil à ce sujet. Le parti que vous choisirez sera le meilleur, j'en suis convaincu.
Je sortis, plus irritée, plus émue encore que je ne l'étais à mon arrivée. Sans doute, pour qu'on m'accueille ainsi, en souriant, j'ai dû exagérer ma faute. Pourquoi aussi ne serais-je qu'une mère à l'égard de cette enfant? J'ai encore la jeunesse; plus d'une fois on m'a dit que j'étais belle, et sans cette clause horrible du testament de ce Gourgueil, qui m'interdit un second mariage à moins que je ne renonce à ses biens, je ne porterais plus aujourd'hui son nom odieux. Mais, au fond, que m'importe? Quel est l'homme qui saurait être tendre, caressant, soumis? Le successeur de ce Gourgueil dont la tyrannie m'a été si cruelle, le continuerait; il faudrait être, comme pour l'autre, une esclave. Et si j'avais un amant, quel scandale dans la colonie! On s'est trop habitué à me considérer comme une des femmes les plus vertueuses de l'île; il faut que je porte le poids de ma réputation. Charge bien légère! Tous ces baisers barbares ne me tentent pas. Toi seule, adorable Antoinette, tu émeus mon être de plaisir. J'oublie que je suis une femme devant toi; tu m'as donné comme un autre sexe pour t'aimer. O pure, innocente enfant, va! je te garderai! tu ne connaîtras point l'étreinte odieuse qui détruirait la grâce de ton jeune corps et te ferait sentir la douleur, toi qui jusqu'ici as ignoré tous les maux! Je ne te demande pas aujourd'hui ton amour; je suis patiente; un jour peut-être ta gratitude s'éveillera pour mon bienfait, mais, en attendant, laisse-toi adorer. Que je puisse prouver, autrement que par de vaines paroles, la force de la passion que je ressens pour toi, et que ma chair porte en ta chair tout le feu qui la dévore. Dieu ne nous maudira pas, ô la plus chérie; il ne peut condamner l'amour qui veut pénétrer et défendre ta perfection. Et nous nous aimerons dans l'ombre, mystérieusement, sans que personne au Cap puisse se douter que tu n'es pas seulement ma fille, mais mon épouse adorée!
J'étais encore devant la maison de M. de la Pouyade lorsque je rencontrai Mme de Létang. Ce n'était plus la femme qui se laissait porter par l'existence avec tant d'indolence et de mollesse, et que rien ne semblait émouvoir. Les yeux rougis et cernés, le sein soulevé de sanglots, elle marchait très vite et comme au hasard, se heurtant contre les pierres de la route, chancelant, paraissant avoir peine à se soutenir. J'oubliai toute rancune, j'allai vers elle, je lui pris les mains; elle n'eut point de larmes, ni de paroles, tant elle semblait hébétée par la douleur.
—Consolez-vous, ma pauvre amie, lui dis-je, nous retrouverons votre chère Agathe et nous châtierons le misérable ravisseur. Ne m'a-t-on pas dit que le chef de la milice avait déjà commencé les recherches, et qu'il pensait être sur une bonne piste?
Elle me regarda fixement comme si elle eût voulu trouver dans mon regard un motif d'espérer, puis secouant la tête d'un air de désolation, elle me quitta sans un mot. Je la vis frapper à la porte de M. de la Pouyade. Puisse-t-il avoir témoigné quelque pitié à cette malheureuse mère! Pour moi, sa vue m'avait atterrée; je pleurai en pensant au rapt de sa fille, mais je songeais moins à son infortune qu'au péril de mon Antoinette. Que deviendrais-je si elle aussi?... mais je ne veux pas croire que la destinée me réserve des peines si cruelles; je n'y survivrais pas. D'ailleurs nous sommes deux à présent à veiller sur elle, et deux femmes qu'unissent l'amour et la haine ne sont-elles pas de bonnes gardiennes?
Voici comment s'est faite cette nouvelle liaison. Ah! bien étranges sont parfois les secours que nous envoie la Providence, mais nous courons des dangers si incroyables et nous avons des ennemis si inattendus!
Je rentrais aux Ingas en palanquin, menée à grande vitesse par mes quatre noirs que j'activais de la voix et d'une souple badine, dans mon impatience de revoir Antoinette. Le trouble que j'avais ressenti devant l'abbé de la Pouyade avait cessé; je me sentais heureuse, pure de toute faute envers Dieu comme envers mon amour, prête à aimer mon enfant avec toute la force de mon âme et de mes sens. Déjà je me trouvais devant la porterie lorsque je croisai un palanquin qui revenait de la maison au galop, palanquin de fillette gâtée plus que de femme sérieuse: tout en acajou avec des crépines dorées et des rubans de soie claire, enveloppé de grands rideaux de mousseline à fleurs roses qui bouffaient au vent comme des voiles. A peine eus-je le temps de le regarder; les rideaux s'écartèrent et, embarrassée dans sa robe, entraînant les coussins, faisant trébucher un porteur, roula et dégringola vers moi, pattes de satin, cul doré et dentelles aux cheveux, une frétillante petite négresse qui, à peine sur ses jambes, s'avança vers moi avec l'air dégagé et la malice d'une jeune guenon:
—Maame Gourgueil! fit-elle avec un sourire qui écarta et durcit ses lèvres entre les dents brillantes, lorsqu'elle fut tout près de moi.
—Comment, répondis-je, me connais-tu si bien?