Ce ne furent d'abord que des intrigues de ruelle: d'audacieuses causeries où, sur un ton frivole, on discutait l'opportunité et les chances des plus graves attentats. Il fallait, à tout prix, se défaire du ministre qui faisait obstacle à l'ambition et aux convoitises de chacun; on essayerait de le renverser, en intimidant le faible Louis XIII, et si l'on n'en venait à bout de cette manière, l'on s'en débarrasserait par l'assassinat. Dans ces conciliabules, on allait jusqu'à mettre en question la couronne et la personne même du roi; on parlait de sa déchéance, de sa reclusion dans un couvent, d'un divorce entre Anne d'Autriche et lui, parce qu'il semblait impropre à donner au trône un héritier; et enfin, du mariage de la reine divorcée avec Gaston.

Le fait qui avait fourni à toutes ces haines, à toutes ces velléités de troubler la famille royale et l'État l'occasion d'éclater, c'était le projet de marier Gaston avec Mlle de Montpensier, princesse immensément riche et alliée à la famille des Guise. Ce projet émanait de Marie de Médicis; il avait eu l'assentiment du cardinal de Richelieu qui l'avait fait approuver du roi. Mais Gaston ne voulait pas donner au roi et à ses conseillers cette marque de sa déférence; et d'ailleurs la petite cour qui l'entourait, hostile à ce projet qui contrariait à différents points de vue les intérêts de plusieurs, ne cessait de l'exciter à la résistance et d'irriter son orgueil. Les choses en vinrent à prendre les caractères d'une conspiration. On fit des ouvertures, en prévision d'une révolte déclarée, aux ambassadeurs étrangers; on songea à s'assurer le secours de l'Espagne, de la Savoie, et même à s'appuyer dans le midi sur les huguenots, toujours prêts à courir aux armes.

Richelieu voyait se former l'orage; il savait les menées de ses ennemis; mais il ne tenait pas encore les fils de la conspiration. Cependant d'Ornano lui parut assez dangereux et assez compromis pour frapper sur lui le premier coup. D'Ornano devait à Richelieu la dignité de maréchal, et il travaillait de toutes ses forces à miner la puissance de son protecteur. Personne plus que lui n'avait d'empire sur Gaston, et il ne s'en servait que pour exciter son ambition, sa jalousie, que pour le porter à réclamer un opulent apanage, une place privilégiée dans le conseil, une large part dans le gouvernement. Louis XIII entra facilement dans les vues de son ministre à l'égard d'un tel homme; un soir, la cour étant à Fontainebleau, le maréchal d'Ornano fut tout à coup, au milieu d'un souper, arrêté par ordre du roi et conduit à Vincennes.

À cette nouvelle, l'émoi fut grand dans la petite cour de Gaston. Lui-même, dans son premier mouvement, qui fut celui d'une violente colère, alla droit à Richelieu, et lui dit d'un ton courroucé: «Est-ce vous qui avez osé donner cet avis au roi?—C'est moi,» lui répondit froidement Richelieu. Le prince alors éclata en injures. Quelques jours étaient à peine écoulés qu'il s'inclinait avec une humilité abjecte devant le cardinal et souscrivait à tout pour rentrer en grâce auprès de lui et auprès du roi. Il jura sur l'Évangile: «D'aimer et affectionner ceux qui aimeront le roi et la reine mère… Et de ne point taire au roi les moindres discours de ceux qui voudront lui donner des ombrages du roi et de ses conseils.» Il approuva l'emprisonnement du malheureux d'Ornano qui s'était perdu à son service; mais il dit quelques paroles pour le recommander à la clémence du roi.

XVII.

Conspiration et mort du comte de Chalais.

Richelieu, nonobstant cette première victoire, n'était pas sans défiance sur la solidité de l'appui que Louis lui prêtait, et il voulait de nouvelles et plus fortes garanties avant de pousser plus loin ses rigueurs. Il se montra auprès du roi et de la reine mère triste et comme découragé en présence de tant de haines animées à sa perte. Il manifesta un vif désir de rentrer dans la retraite, et supplia qu'on lui permît de laisser là les affaires et les grandeurs. Louis, alarmé de ces démonstrations, insista vivement pour le retenir; il lui prodigua les promesses de veiller à sa sûreté, et de le défendre lui-même contre ses ennemis. Il lui écrivit de sa propre main ces mot: «MONSIEUR et beaucoup de grands vous en veulent à mon occasion; mais assurez-vous que je vous protégerai contre qui que ce soit… Assurez-vous que je ne changerai jamais, et que quiconque vous attaquera, vous m'aurez pour second.» Richelieu dès lors ne parla plus de retraite, et il eut, par ordre du roi, pour la garde de sa personne, une compagnie de mousquetaires.

Fort d'une telle solidarité entre le souverain et lui, Richelieu résolut d'aller frapper les conspirateurs si haut qu'ils fussent placés. Les frères naturels du roi, le duc de Vendôme et le grand prieur, furent attirés à la cour et tout à coup saisis et enfermés au château d'Amboise. Plusieurs personnages considérables furent en outre arrêtés et jetés en prison, ou contraints de fuir à l'étranger. Après un premier moment de terreur, de nouvelles intrigues se nouèrent autour de Gaston; le désir de la vengeance ravivait toutes les haines contre le cardinal. Une prise d'armes fut résolue, et le comte de Chalais se mit étourdiment à la tête du complot. Ce jeune seigneur, d'un esprit léger et remuant, compromis une première fois dans des pourparlers qui pouvaient aboutir à un attentat contre la vie de Richelieu, était allé, assure-t-on, s'en accuser auprès du cardinal lui-même et en avait été pardonné. Son nouveau complot fut bientôt révélé à Richelieu qui cette fois ne se piqua point de clémence. Le comte de Chalais fut arrêté à Nantes, et une commission instituée pour lui faire son procès; l'affaire s'instruisit avec une extrême rigueur. Il fut déclaré coupable du crime de lèse-majesté et condamné à perdre la tête sur l'échafaud. Son supplice fut atroce: par une déplorable fatalité, ses amis avaient, à prix d'argent, fait évader les deux bourreaux en titre; il n'en fut pas moins livré à un misérable, condamné lui-même à mort, qui, pour se sauver de la potence, accepta l'office de bourreau. Cet homme ne porta à la victime que des coups, mal assurés avec une mauvaise épée et un couperet de tonnelier; ce ne fut qu'au trente-deuxième coup que la tête fut séparée du tronc; jusqu'au vingtième, le malheureux patient ne cessa de faire entendre ses gémissements (19 août 1626). Ornano, dont le procès s'instruisait en même temps, malade au donjon de Vincennes, s'attendait à un sort semblable. Quand il apprit le supplice affreux de Chalais, l'émotion qu'il en ressentit détermina sa mort.

Pendant que périssaient ainsi deux hommes qui s'était dévoués à sa fortune, Gaston qui ne les avait pas épargnés dans ses dépositions devant le conseil, épousait la princesse de Montpensier, et recevait de la munificence royale les duchés d'Orléans et de Chartres et le comté de Blois, en apanage, avec de magnifiques revenus.

Tout pliait devant le redoutable ministre; la reine elle-même fut obligée de s'avouer vaincue. Dans les dispositions où elle était vis-à-vis du roi et du cardinal, elle avait facilement pris part à cette insurrection de palais contre le mariage que la politique imposait au jeune frère du roi. Elle avait à empêcher ce mariage un intérêt d'amour-propre comme femme et comme reine, intérêt qu'elle dissimulait à peine. Elle craignait que la femme de MONSIEUR, venant à être mère, ne jouît à la cour de plus de considération et de crédit qu'elle-même; cela, joint aux propos audacieux que des courtisans étourdis répétaient autour d'elle, accrédita l'opinion qu'elle nourrissait des espérances et des desseins odieux. On supposa que se fondant sur le dire de certains astrologues qui prédisaient que le roi ne vivrait pas longtemps, elle entretenait l'espoir de se remarier avec MONSIEUR, et de conserver ainsi sa couronne de reine. Ces imputations étaient appuyées, disait-on, sur des révélations de l'infortuné comte de Chalais qui, en effet, pour sauver sa tête, avait un instant mêlé le nom de la reine au complot dont on l'accusait d'être le principal auteur. Sur l'échafaud, il s'était rétracté; il avait chargé son confesseur de rétablir la vérité des faits et de déclarer hautement l'innocence de la reine. Cependant les rancunes de son ombrageux époux ne l'épargnèrent pas. Son amie, la duchesse de Chevreuse, fut décrétée de prise de corps comme impliquée dans l'affaire du comte de Chalais dont elle recevait les hommages; elle s'enfuit en Lorraine. Anne d'Autriche elle-même fut mandée dans la chambre du roi, et là, en présence de la reine mère et du cardinal, Louis l'apostropha rudement et lui reprocha, entre autres choses, d'avoir nourri l'espoir de le voir bientôt mourir et de devenir par un second mariage l'épouse du duc d'Orléans. Anne d'Autriche indignée se redressa de toute sa hauteur et répliqua au roi avec dédain: «Que de Louis à Gaston, il y avait trop peu à gagner au change.» Il s'ensuivit une scène d'explications très-vive; et ordre fut intimé à la reine «de ne recevoir désormais chez elle aucun homme qu'en la présence du roi.» Isolée à la cour, la malheureuse Anne d'Autriche ne put longtemps soutenir une lutte trop inégale, et elle finit par se prêter à un semblant de réconciliation avec le roi et son ministre.