Si les courtisans furent terrifiés de la vigueur impitoyable avec laquelle Richelieu tranchait le nœud de leurs intrigues, les vrais citoyens ne purent qu'applaudir à l'usage qu'il s'empressa de faire de sa victoire. Le sol de la France était couvert de petites villes et de châteaux fortifiés, qui ne pouvaient rien pour la défense du royaume contre les armées étrangères, mais qui servaient incessamment de points d'appui à une oligarchie factieuse et de places d'armes à la guerre civile. Les États de Bretagne avaient demandé la démolition de toutes ces forteresses et de tous ces donjons dans l'étendue de leur province. Richelieu saisit l'occasion et fit bien plus; il étendit cette énergique mesure à tout le pays. Une ordonnance du 31 juillet 1626 prescrivit que les fortifications des villes et châteaux jugés inutiles à la défense du royaume fussent rasées. Richelieu, ce grand niveleur, au service de l'ordre et de la force monarchiques, abattait ainsi la dernière tête de la féodalité politique. Le peuple en cela le comprit, et ce fut une grande joie par toute la France que de voir ainsi condamnées à la ruine ces citadelles du privilége et de l'oppression. L'exécution de cette grande mesure avait été habilement laissée aux provinces et aux municipalités. De toutes parts l'élan fut immense; pour faire tomber sous le marteau ces remparts détestés les bras arrivaient par milliers, et, comme le dit un historien, «les villes coururent aux citadelles, les campagnes aux châteaux, chacun à sa haine.»

La constitution de l'unité politique du royaume, cette œuvre capitale à laquelle Richelieu appliquait surtout son génie, rencontrait à chaque pas des obstacles; chaque institution, à cette époque, semblait organisée en vue du morcellement et de l'énervation de l'autorité royale. Les gouverneurs des provinces et même ceux d'un grand nombre de villes s'étaient, en quelque façon, substitués aux anciens ducs et comtes, et avaient rétabli une sorte de féodalité toujours incommode et souvent dangereuse pour le pouvoir central. Investis de la plupart des attributs de la souveraineté, ils avaient souvent marchandé aux rois de France leur soumission et montré plus d'une fois des arrière-pensées de scission et d'indépendance. Le cardinal, pendant toute son administration, s'attacha à ramener les gouverneurs des provinces et des villes à leur rôle de mandataires directs de la royauté. Le duc de Vendôme, lors de son arrestation, avait le gouvernement d'une grande et importante province, la Bretagne; Richelieu ne permit pas qu'elle rentrât jamais sous son autorité, et il fit donner ce gouvernement à un vieux capitaine sur l'obéissance duquel le roi pouvait compter. Le gouvernement de Brest, la propriété de Belle-Île furent rachetés aux grandes familles qui tenaient ces fortes positions; elles furent dès lors confiées à de plus modestes, mais plus fidèles serviteurs.

XVIII.

Ligue protestante.—Siége et prise de la Rochelle.

Débarrassé de cette première coalition des grands seigneurs, Richelieu fut libre de reporter toute son attention sur d'autres ennemis intérieurs dont il était urgent d'arrêter les entreprises. Les protestants formaient alors, en France, un grand parti, redoutable à plus d'un titre. Persécutés et proscrits odieusement par les rois, prédécesseurs d'Henri IV, ils avaient pris plus d'une sanglante revanche dans des insurrections et sur les champs de bataille. L'édit de Nantes, en garantissant le libre exercice de leur culte et leurs droits comme citoyens, avait quelque peu amorti leur fierté ombrageuse et leur prosélytisme guerrier; mais à la mort d'Henri IV, ils n'eurent que de trop justes raisons de craindre le retour des persécutions; dans plusieurs provinces, ils se virent bientôt en butte à des avanies et à des violences de la part d'une populace fanatique; ils reprirent à leur tour des habitudes d'insoumission et de révolte intolérables pour le pouvoir royal, et menaçantes pour l'unité même de la France. Dans l'Ouest et dans le Midi, ils avaient à leur tête la plupart des familles nobles qui composaient la principale force militaire du pays. Par ambition autant que par zèle religieux, de grands seigneurs, tels que les Soubise, les La Trémouille, les Rohan donnaient des généraux aux soldats de la réforme. Le parti protestant formait au milieu de l'État un gouvernement à part qui avait son organisation, ses assemblées, son trésor, ses places fortes, et qui ne se faisait faute ni d'accepter les subsides de l'Espagne, ni d'appeler à son aide les flottes et les armées de l'Angleterre. Richelieu méditait d'en finir avec cette anarchie.

Dans les premiers temps de sa puissance, lorsqu'après avoir infligé un grava échec à la politique espagnole en Italie, il préparait une expédition qui n'allait à rien moins qu'à délivrer ce malheureux pays des étrangers qui le foulaient depuis trop longtemps, il s'était vu tout à coup distrait de ses grands desseins, et entravé par une insurrection des protestants de France. La Rochelle en était le foyer; cette ville, alors très-importante par son port militaire, par son grand commerce et ses nombreux vaisseaux, était devenue l'arsenal et la principale citadelle des réformés en France. Il en sortit une flotte qui, commandée par Soubise, remporta d'abord d'assez grands avantages sur la marine royale; mais celle-ci, renforcée par une escadre hollandaise, battit l'amiral huguenot, dans les eaux de l'île de Ré, et le contraignit à chercher, avec les débris de sa flotte, un refuge sur les côtes d'Angleterre.

Cependant, quoique victorieux, Richelieu, sans se laisser arrêter par les clameurs des gens de cour et des vieux débris de la ligue catholique, prêta facilement l'oreille aux ouvertures de paix qui lui vinrent des protestants. Il était bien arrêté dans sa pensée d'homme d'État que la Rochelle ne resterait pas debout sur la terre de France, comme siége d'une puissance indépendante qui pouvait et osait lancer des armées et des flottes contre l'autorité du souverain; mais, ainsi que toutes les fortes organisations, Richelieu joignait à l'énergie de la volonté la patience, et il savait attendre son jour. En ce moment, les embarras se multipliaient autour de lui. La guerre civile, en France, l'empêchait d'élargir ses vues et ses entreprises pour l'indépendance du nord de l'Italie; destituée d'une marine vraiment digne de ce nom, la France ne pouvait encore réduire la Rochelle qu'avec l'appui précaire et dangereux de l'Angleterre et de la Hollande; enfin les intrigues des grands seigneurs minaient alors le terrain sous ses pieds, et ne lui laissaient pas la liberté d'esprit nécessaire pour frapper au cœur la ligue protestante; il accorda donc la paix aux Églises réformées, à des conditions qui, tout en amoindrissant l'importance militaire de la Rochelle, la laissaient subsister formidable encore.

Mais dès qu'il fut quitte un moment de ses ennemis à la cour, par la terreur dont il les avait frappés, tous ses soins se portèrent vers le préliminaire indispensable de la chute de la Rochelle, la création d'une puissante marine. Au reste, le génie de Richelieu n'avait pas besoin de cette indication, donnée par les circonstances, pour comprendre les intérêts permanents et les destinées de la France du côté de la mer. Il voyait de son regard perçant la prépondérance nécessaire de la nationalité française sur les affaires du monde attachée à sa grandeur maritime, non moins qu'à sa force continentale. L'inévitable antagonisme de notre pays, avec un royaume insulaire comme la Grande-Bretagne, était une de ses grandes préoccupations. Écoutons ce que pensait là-dessus ce grand homme, il y a deux siècles et plus, ce qu'il nous a légué comme un monument de sa haute raison et de son patriotisme, dans un des chapitres de son testament politique:

«L'Angleterre étant située comme elle est, si la France n'était puissante en vaisseaux, pourrait entreprendre à notre préjudice ce que bon lui semblerait, sans crainte de retour.

«Elle pourrait empêcher nos pêches, troubler nôtre commerce; et faire, en gardant l'embouchure de nos grandes rivières, payer tel droit que bon lui semblerait aux marchands. Elle pourrait descendre impunément dans nos îles et même sur nos côtes.