Louis XI, de sentiments vulgaires, mais d'un sens droit et pénétrant, qui voulait être roi autrement que de nom, avec cela rusé, patient et nullement scrupuleux, fit pendant tout son règne bonne guerre à ces grands vassaux de la couronne. Il en vint à bout autant par intrigues que par force, se défit des uns, ruina les autres, en définitive agrandit la royauté de tout ce qu'il leur fit perdre, et posa la première pierre de l'unité politique en France. Ses successeurs, Charles VIII, Louis XII, assez bien affermis au dedans, mais se fourvoyant sur les intérêts de la France au dehors, ne rêvèrent que conquêtes au delà des monts, sur le sol de la riche Italie, et ils y entraînèrent facilement la chevalerie française. Leurs armes n'y furent pas toujours heureuses; mais, en Italie, renaissaient alors avec éclat les lettres et les arts, et, comme consolation de leurs défaites, les vaincus en rapportaient toujours quelques notions du beau, quelques instincts de progrès, en un mot de précieux germes de civilisation.

Le XVIe siècle s'ouvre par le règne de François Ier, roi d'humeur chevaleresque, ami passionné de la gloire des armes et de l'éclat que les arts et les lettres ajoutent à la puissance souveraine. La nécessité d'arrêter les agrandissements démesurés de la maison d'Espagne fournit à ce roi d'incessantes occasions de guerroyer. S'il prodigua dans des guerres mal conduites et sur un champ de bataille mal choisi les ressources et le sang de la France, par son côté brillant et fastueux il servit du moins les intérêts de son pays et la cause du progrès. Il ne savait se passer d'artistes, de poëtes, de savants; par sa munificence il les attirait d'Italie ou les faisait naître sur le sol français. À leur contact, sous leur vive inspiration, se forma de proche en proche un peuple intelligent, curieux, et dont l'opinion ne tarda pas à être d'un grand poids dans les affaires du monde.

Mais voici que cette indépendance et ce mouvement qui sont dans les esprits se précipitent sur une pente redoutable. Luther, audacieux novateur en matière de foi, a remué l'Allemagne jusque dans ses fondements. La France à son tour s'agite; Calvin donne à la réforme religieuse l'austérité et l'allure démocratiques. Le catholicisme se sent sérieusement menacé. Il y a alors en présence deux religions, deux Églises inconciliables, deux peuples animés d'un fanatisme contraire, mais également exaspéré et furieux; alors éclate la plus affreuse des guerres, tout à la fois guerre civile et religieuse, raffinée en perfidies, et souillée par des horreurs inouïes jusque-là. En vain un sage ministre et grand citoyen, Michel de Lhôpital, oppose sa raison, sa vertu, son courage à ce débordement; il périt à la peine; et pendant trente ans la France se débat dans des convulsions sanglantes.

Vient enfin un règne de réparation, celui d'Henri IV. La politique de ce roi, heureux mélange d'énergie, de finesse et de bonté, use à la longue les factions, les désarme et leur fait aimer le repos auquel elle les a réduites. Henri veut que les deux religions sachent vivre en paix sur le même territoire, et il est obéi. La France respire; elle retrouve peu à peu ses forces. Au dedans, une paternelle administration travaille à raviver les vraies sources de la richesse publique; au dehors, une sage fermeté prépare les moyens de contenir l'inquiétante prépondérance de la maison d'Autriche. Mais le poignard d'un fanatique tranche, avec les jours du grand roi, toutes ces espérances d'un meilleur avenir.

Le royaume est replongé dans les faiblesses et les intrigues d'une minorité. Les grands seigneurs relèvent la tête; ils agitent l'État, ils arment contre le souverain. La royauté, timide et livrée à d'indignes favoris, n'échappe aux insolences des grands qu'en leur abandonnant, comme rançon, le trésor public qu'ils dilapident. Les guerres religieuses se rallument; tout n'est que trouble et oppression au dedans; au dehors, affaissement et désertion des intérêts capitaux du pays. C'est dans de telles conjonctures que Richelieu paraît sur la scène politique.

La question alors se posait ainsi: La France verrait-elle ses libres instincts étouffés sous la pression d'une oligarchie qui ne vivait que de priviléges, ses forces s'énerver dans le tiraillement des factions et son existence nationale en péril chaque jour d'être mise en lambeaux; ou bien remettrait-elle son sort aux mains d'un pouvoir monarchique, fort de son unité, capable de faire plier toutes les volontés sous les mêmes lois, résumant en lui la vitalité et les droits d'un peuple, assez puissant pour le sauver, de quelque côté que vînt l'ennemi, et lui réservant dans l'avenir la grandeur inconnue de ses destinées? Richelieu vint, jugea la situation, se mit à l'œuvre; et le monde sait laquelle des deux solutions la France doit au patriotisme et au génie de cet homme d'État.

II.

Premières années de Richelieu, son entrée dans l'épiscopat.

François du Plessis, d'une noble famille de la Touraine, seigneur de
Richelieu, capitaine des gardes d'Henri IV, eut trois fils, dont le
dernier, Armand-Jean du Plessis, fut depuis l'illustre cardinal de
Richelieu.

Armand-Jean du Plessis naquit au château de Richelieu, le 5 septembre 1585. Son frère aîné, appelé à soutenir le nom de la famille, prit la carrière des armes; son frère puîné entra dans les ordres; lui-même fut élevé pour l'état militaire, et se nomma le marquis de Chillon. Mais une circonstance imprévue renversa tous ces projets et changea la destinée de Richelieu.