Celui de ses frères qui était entré dans les ordres, et avait été élevé à l'évêché de Luçon, renonça tout à coup aux dignités ecclésiastiques pour se confiner dans un cloître; il se fit chartreux.

Cependant l'évêché de Luçon était conservé depuis longtemps comme un apanage dans la famille du Plessis. Elle ne voulut point qu'il passât dans des mains étrangères; et il fut résolu que le jeune marquis de Chillon quitterait les armes pour l'épiscopat. Armand du Plessis n'opposa point de résistance à ce vœu de sa famille; il écrivait à son grand-oncle à cette occasion: «Que la volonté de Dieu soit faite! j'accepterai tout pour le bien de l'Église et la gloire de notre nom.»

Son but une fois marqué, il y tendit avec cette force de volonté et cette constance qui sont le cachet des grands caractères. Quoique d'une complexion frêle et qui demandait de grands ménagements, pendant quatre années, il consacra huit heures par jour à l'étude de la théologie, ce qui contribua à ruiner sa santé qui ne cessa pas dès lors d'être mauvaise. Il fut reçu docteur après des épreuves qui lui valurent d'unanimes applaudissements; mais pour être investi de son évêché, une bulle du pape lui était nécessaire, et comme il n'avait pas encore atteint l'âge de l'épiscopat, il alla solliciter lui-même à Rome son institution. Son savoir y fut hautement apprécié. Grégoire XV, après une thèse qu'il soutint devant lui avec beaucoup de succès, le sacra évêque en 1607. Il avait alors vingt-deux ans.

«On dit même, rapporte l'abbé Siri, historiographe de la reine Anne d'Autriche, qu'il trompa Sa Sainteté dans le calcul de ses années, et qu'après sa consécration, il lui demanda l'absolution de son mensonge et de sa tromperie, ce que ce pontife lui accorda en riant, et en disant à ceux qui étaient présents à cette action: Que ce jeune évêque était doué d'un rare génie, mais qu'il l'avait fin et rusé.»

Pendant sept ans on put croire que l'évêque de Luçon était destiné à compter parmi les pieux et modestes prélats de l'Église de France. Voué à l'étude, aux soins de son diocèse, et zélé pour la conversion des hérétiques, aucune autre pensée ne semblait alors l'occuper. Il avait seulement acquis une grande réputation comme prédicateur. La convocation des états généraux, en 1614, vint ouvrir devant lui la carrière politique.

III.

États généraux de 1614.

On peut se représenter les états généraux, sous la vieille monarchie, comme une image affaiblie de nos assemblées législatives. La nation divisée en trois ordres: noblesse, clergé, tiers état, nommait des députés chargés de concourir avec la royauté au rétablissement de l'ordre dans l'administration et dans les finances publiques et à la réforme des lois. Mais la convocation de ces assemblées nationales n'avait rien de régulier. Elle était subordonnée à la volonté des rois; aussi n'avait-elle lieu que de loin en loin, aux époques de crise, lorsque le désordre était à son comble, et le pouvoir royal à bout de ressources pour faire face aux dépenses publiques et aux dangers de la monarchie. À mesure que les rois devinrent plus absolus, les assemblées des états généraux devinrent plus rares. Ceux de 1614 furent les derniers. Nous n'en verrons le réveil que deux siècles plus tard, en 1789, lorsque le vieux régime et la monarchie elle-même seront près de s'abîmer dans une immense révolution.

Les états généraux de 1614 furent convoqués dans les malheureux temps de la régence de Marie de Médicis. En 1610, la mort d'un grand roi, Henri IV, misérablement assassiné par un fanatique, avait laissé le trône à son fils, Louis XIII, enfant à peine âgé de neuf ans. La reine mère, Marie de Médicis, fut déclarée régente du royaume, pendant la minorité de son fils. Cette princesse d'origine italienne, d'un caractère tout à la fois absolu et crédule, mélange de fierté et de faiblesse, entourée de courtisans intrigants et avides, laissa bientôt déchoir la France du degré de puissance et de prospérité où le règne réparateur d'Henri IV l'avait élevée. Elle donna toute sa confiance à deux Italiens venus en France à sa suite, Concini, jeune Florentin, bien fait et spirituel, et Léonore Galigaï, fille de sa nourrice et sa sœur de lait, placée près d'elle comme femme de chambre et qui la dominait par son adresse et son caractère persévérant. Ces deux étrangers avaient allié par un mariage leurs talents pour l'intrigue et leur fortune. Concini trop ardent pour la richesse et les honneurs, et qui s'était fait créer marquis d'Ancre et maréchal de France, quoiqu'il n'eût jamais porté les armes, s'était rendu généralement odieux. Pour apaiser les mécontents, il mit, pour ainsi dire, au pillage les trésors amassés par Henri IV et son économe ministre, Sully, en vue des grandes entreprises qu'ils méditaient dans l'intérêt de la puissance extérieure du pays. Les seigneurs des plus hautes familles ne rougirent point de recevoir du favori, à titre de dons, de grosses sommes d'argent, et quarante millions, valeur énorme pour ce temps, destinés à abaisser la puissante maison d'Autriche furent dissipés dans ces honteuses prodigalités. Le fruit en fut d'ailleurs absolument perdu. Enhardis par la faiblesse d'un semblable gouvernement, les grands seigneurs affectaient des airs mécontents, se retiraient dans leurs provinces, rassemblaient leurs hommes d'armes, et semblaient prêts à jeter le pays dans de nouvelles guerres civiles. Les plus modérés publiaient des manifestes par lesquels ils mettaient à nu les plaies de l'État, accusaient la cour et demandaient instamment la convocation des états généraux.

La régente, après quelques velléités d'armer pour réduire les mécontents par la force, abaissa devant eux l'autorité royale, chercha à ramener les plus puissants par de nouvelles largesses dont le trésor public fit encore les frais, et convoqua les états généraux. Mais, comme cela arrivait d'ordinaire, cette grande assemblée ne remédia à aucun des maux du pays. Elle agita beaucoup de questions sans les résoudre; le temps se passa en plaintes stériles et en vaines disputes; et la cour, qui voyait toujours avec ombrage ce simulacre de la souveraineté nationale, se hâta d'en prononcer la clôture. L'antagonisme des trois ordres, profondément divisés d'intérêts, et qui délibéraient séparément, contribua surtout à produire cette impuissance pour le bien.