IV.
Avénement de Richelieu au ministère.
Ce fut là, cependant, que celui qui devait être un grand ministre commença à se révéler. L'évêque de Luçon ne resta pas inaperçu aux états généraux; l'ordre du clergé le comptait parmi ses membres éminents, et le choisit même pour son orateur. Chargé de haranguer le roi à la séance solennelle de clôture, il sut mêler à son discours les plus adroites flatteries pour Marie de Médicis; et comme il n'avait pas dédaigné d'ailleurs de s'insinuer dans les bonnes grâces de Galigaï (la maréchale d'Ancre), il ne tarda pas à être appelé à la cour avec le titre d'aumônier de la reine mère. Dans cette position, il eut l'art de montrer assez de bonne volonté pour être jugé un homme utile, sans laisser soupçonner un mérite assez éminent pour inquiéter ses protecteurs; aussi, le maréchal d'Ancre n'hésita pas à l'appeler au ministère, en 1616, comme secrétaire d'État de la guerre et des affaires étrangères. L'évêque de Luçon n'était pas homme à se faire illusion sur la mobilité de la faveur qui l'avait élevé au pouvoir, et tandis que le maréchal d'Ancre disposait au profit d'une de ses créatures de l'évêché du nouveau ministre, celui-ci avait à cœur de conserver une position bien plus sûre que son portefeuille, et manœuvrait pour gagner du temps. Sur ces entrefaites, une catastrophe qui vint à éclater amena une solution imprévue.
V.
Faveur d'Albert de Luynes.—Assassinat du maréchal d'Ancre.
Le maréchal d'Ancre, enivré de sa faveur, se plaisait à laisser le jeune roi complétement étranger aux affaires et livré à des amusements puérils. Un des rares gentilshommes attachés au service du prince, Charles Albert de Luynes, excellait dans les diverses manières de faire la chasse aux petits oiseaux; il les enseignait au jeune roi, et par ce moyen il était entré fort avant dans sa familiarité. Au fond de sa pensée, Albert de Luynes méditait de perdre Concini, de ruiner le crédit de la reine mère, et de gouverner à leur place. Il lui fut aisé d'irriter l'orgueil du jeune roi. Il lui représenta qu'il avait atteint sa majorité, fixée pour les rois de France à l'âge de quatorze ans; qu'elle avait été déclarée par le parlement de Paris; que c'était à lui de régner; que cependant sa mère et le maréchal le tenaient en tutelle et presque en prison dans le Louvre; que, par un coup hardi, il ressaisirait en un instant sa liberté et sa dignité de roi. L'assassinat du maréchal d'Ancre fut résolu, et pour instrument on fit choix d'un gentilhomme, le baron de Vitry, capitaine des gardes, dont le service au Louvre allait prochainement commencer. Celui-ci, à qui l'on promit comme récompense le bâton de maréchal de France, se montra fort aise qu'on eût songé à lui, et déclara se charger de l'affaire. On discuta le lieu et le moment. Après une première occasion manquée, l'exécution resta fixée au 24 avril (1617).
«Ce matin-là, le roi était de bonne heure levé; il avait annoncé une partie de chasse pour laquelle on lui tenait un carrosse et des chevaux prêts, au bout de la galerie qui joint le Louvre et les Tuileries. Son projet était, dit-on, de s'en servir pour la fuite, si le coup venait à manquer. Le baron de Vitry avait placé dans la cour du Louvre, en différents postes, les gens de main qu'il avait choisis, non pas gardes du corps obéissant régulièrement à un ordre de leur chef, mais bons et notables gentilshommes faisant service volontaire, comme il était d'usage aux actions d'éclat; de ce nombre étaient son frère et son beau-frère. La grande porte du Louvre était fermée; mais l'ordre avait été donné de l'ouvrir quand le maréchal paraîtrait, et de la pousser aussitôt derrière lui; quelques hommes sûrs devaient renforcer là les archers de garde, et l'un d'eux, placé au-dessus du passage, était chargé d'annoncer par un signal que la victime entrait dans le piége. Vers dix heures, le maréchal d'Ancre sortit de son logis, et vint au Louvre, accompagné de cinquante personnes environ qui toutes le précédaient. Après avoir passé la porte, il se trouvait sur un pont dormant joignant un pont-levis qui menait à la basse-cour; ce fut là que le baron de Vitry le rencontra, après avoir traversé sans mot dire l'escorte qui marchait devant lui, et lui dit brusquement qu'il avait ordre de l'arrêter. Le maréchal n'eut que le temps de faire un mouvement de surprise et de s'écrier, dans la langue de son pays: «Moi!» Aussitôt cinq coups de pistolet partirent; trois seulement l'avaient atteint, et il était tombé sur ses genoux. Les derniers venus le frappèrent à l'envi de leurs épées. Le baron de Vitry s'assura de sa mort en l'étendant par terre d'un coup de pied: aussitôt on le dépouilla de ses habits; un des meurtriers prit son épée, un autre son anneau, celui-ci son écharpe, celui-là son manteau, et tous coururent porter au roi ces dépouilles dont il leur fit don.
«Le roi était enfermé dans son cabinet des armes, assez inquiet de l'événement, lorsque le colonel des Corses, Jean-Baptiste d'Ornano, qu'il avait mis du complot et attaché spécialement à la garde de sa personne, vint lui en apprendre le succès. Alors il se sentit en merveilleuse envie de guerroyer; il demanda sa grosse carabine, prit son épée, et entendant les cris de: Vive le roi! qui retentissaient dans la cour, il fit ouvrir les fenêtres de la grande salle, s'y montra, soulevé par le colonel corse, et criant:—Grand merci à vous, mes amis; maintenant je suis roi.—Puis il donna l'ordre qu'on allât lui chercher les vieux conseillers de son père. Des gentilshommes partirent à cheval pour les avertir, et pour répandre dans la ville la nouvelle que—le roi était roi.—Car le mot avait réussi[1].»
VI.
Procès et supplice de la maréchale d'Ancre.