Des dépêches que reçut le général Dessoles vinrent donner à la conversation une tournure nouvelle, et, heureusement pour moi, très-favorable à l'exécution de mon projet: il s'agissait de nouvelles rigueurs à exercer contre les émigrés que l'armée française pourrait encore arrêter dans la Hollande. Quelle fut ma joie lorsque j'entendis les principaux officiers qui se trouvaient dans notre société déplorer amèrement l'extrême sévérité des ordres qu'on leur intimait, et aviser même entre eux aux moyens de les éluder! tous blâmaient hautement la dureté du général Beurnonville, les relations qu'il continuait d'entretenir avec quelques révolutionnaires exaltés; tous accusaient la cruauté du général Vandamme. «La liberté! certainement nous la voulons tous, disaient avec feu les généraux Sainte-Suzanne, Saint-Cyr, Dessoles et Grouchy; sans elle point de salut pour la France, mais la liberté sans échafaud.» Peu à peu je me mêlai à la conversation: plus d'une fois j'eus même le plaisir d'entendre se renouveler autour de moi l'expression des sentimens généreux qui animaient la plupart des militaires français. Mais tout en déplorant la rigueur des lois contre les émigrés, les officiers républicains n'en blâmaient pas moins la fatale détermination qu'avaient prise un si grand nombre de Français d'abandonner leur pays, et de s'allier aux ennemis du dehors pour l'asservir.

Grouchy gardait toujours le silence: il m'importait cependant beaucoup de connaître son opinion; je hasardai de prononcer quelques mots en faveur des émigrés. «Ne suivaient-ils pas les drapeaux de leurs rois? La fuite d'ailleurs n'était-elle pas le seul moyen de salut que pussent trouver dès l'origine de la révolution ceux d'entre eux qui appartenaient à la noblesse?—Madame, reprit Grouchy, c'était en France qu'il fallait planter l'étendard royal: et moi aussi j'étais noble; cependant je n'ai pas quitté la France; j'ai continué de servir mon pays, et mon pays ne m'a point désavoué.»

Grouchy se tut après ce peu de mots: la discussion continua entre les autres généraux. Je m'approchai de lui, et le regardant d'une manière significative: «Quoi, lui dis-je, général, vous que j'aurais voulu trouver le plus indulgent de tous, vous vous montrez le plus sévère!»

Je baissai la tête en soupirant: tout à coup, comme si ce soupir eût révélé à Grouchy toute l'étendue de mes craintes pour les deux fugitifs, et toute celle des espérances que j'avais d'abord fondées sur lui, il s'approcha de moi: «Madame, dit-il, s'ils vous intéressent, je les trouverai moins blâmables.»

Je vis clairement qu'il m'avait comprise; un sourire fut ma seule réponse. «Ah! dit Grouchy, je donnerais ma vie pour un tel sourire.» Je rompis brusquement l'entretien, et je promis seulement de le reprendre le soir même, à six heures, dans le jardin. On servit le thé: nos dames devinrent autant d'Hébés, empressées de verser l'ambroisie aux dieux de la guerre; chacune déployait à l'envi ses grâces naturelles. Pour moi, qui dédaignais par caractère les choses du ménage, je m'assis devant un vieux clavecin, et dissimulant sous le voile d'une gaieté folle les pensées sérieuses qui agitaient mon esprit, je me mis à jouer des valses avec toute la vigueur dont j'étais capable. Grouchy, plus aimable et plus empressé que jamais, mettait tous ses soins à dissiper la tristesse qui venait par intervalles obscurcir mon front: il y réussissait souvent. Pendant ce temps, le général Dessoles faisait faire l'exercice à la belle madame Vanderstra***: au troisième demi-tour à droite, ce soldat de nouvelle recrue culbuta la table à thé et les porcelaines du Japon dont elle était couverte. Nouveau sujet d'éclats de rire universels. Au milieu du tumulte, j'entendis clairement ces mots prononcés à mon oreille: «Il est six heures; je vais au jardin.»

Je tressaillis, et baissai la tête sans répondre. Grouchy sortit, et, après un moment d'hésitation, je sortis moi-même en me répétant tout ce que je m'étais déjà dit pour excuser l'imprudence de ma démarche. Il faisait encore jour lorsque j'arrivai au lieu du rendez-vous. Le général vint au devant de moi avec une politesse respectueuse, et tout-à-fait propre à me rassurer sur les conséquences de ma démarche. «Madame, dit-il, sans le besoin que vous éprouvez de rendre service, je n'aurais sans doute pas le bonheur de vous voir ici. Je serais heureux de pouvoir servir vos intentions généreuses: vous savez ce que me commandent l'honneur et le devoir; je suis bien sûr que vous ne me demanderez rien de contraire à l'un ni à l'autre. Parlez, madame; que dois-je faire?

—«Général, lui dis-je, j'ai besoin d'un sauf-conduit pour deux de mes gens qui se rendent au Texel: ils partiront cette nuit.

—«Madame, qu'exigez-vous? je ne puis rien faire; ce n'est point moi qui commande ici.»

À ce refus positif, mon cœur se serra; je devins tremblante. «Ah! les malheureux! m'écriai-je.» J'insistai de nouveau. Grouchy ne répondait pas: enfin il me développa en peu de mots toutes les difficultés qui l'empêchaient d'obtempérer à ma demande. Je dois dire à sa louange qu'il ne parla pas une seule fois des dangers personnels auxquels pouvait l'exposer un tel acte de complaisance pour moi.

Nous étions insensiblement arrivés à la porte d'un kiosque élégant, situé au bout de l'allée dans laquelle nous marchions. On avait tout préparé d'avance pour y faire de la musique dans la soirée: le temps était froid; l'obscurité augmentait à chaque instant. Le kiosque était éclairé: nous y entrâmes, et nous nous assîmes auprès du feu. Je renouvelai mes supplications; je peignis avec force la position affreuse des deux émigrés, leurs angoisses et leur misère. Grouchy me regardait en silence, puis soupirait en détournant les yeux; enfin après une longue hésitation: «Ils partiront demain dans une de vos voitures?»