—«Oui, lui dis-je; et ils seront rejoints sur la route par deux de leurs parens également à mon service.»
Il y eut un nouveau silence. Voyant que je ne pouvais l'amener à consentir formellement, j'employai toutes les formes de persuasion, tous les témoignages d'estime et de confiance qu'il m'était permis de donner, pour obtenir la signature qui pouvait sauver la vie à mes protégés. Nous avions là tout ce qu'il fallait pour écrire. Grouchy avait pris et jeté plusieurs fois la plume: le temps s'écoulait, et chaque minute d'attente ajoutait aux souffrances des malheureux fugitifs. «Hélas! dis-je enfin, vous prétendiez tout à l'heure que vous donneriez votre vie pour un seul sourire de moi; ce sourire a-t-il donc déjà perdu tout son prix à vos yeux?»
À ces mots, Grouchy saisit ma main avec transport, la couvre de baisers, prend la plume, signe le sauf-conduit. Un sourire fut sa récompense.
Il promit de détourner les regards importuns, et d'occuper l'attention de notre compagnie; et je me séparai de lui pour m'occuper sans délai des préparatifs du départ. Avant minuit, MM. de Courcelles étaient en route dans une voiture commode, couverts de vêtemens chauds, et abondamment pourvus du nécessaire. Le lendemain Van-M*** arriva pour hâter et abréger les courses que nous devions faire aux environs d'Amsterdam. Nous consacrâmes encore deux jours à notre petit voyage, et nous revînmes à la ville. Ma mère n'était pas encore arrivée: il fallut partir pour Bois-le-Duc sans la voir. Les généraux Grouchy et Dessoles nous accompagnèrent jusqu'à Utrecht; là ils prirent une route différente de la nôtre, et je ne les revis plus que long-temps après.
CHAPITRE IX.
Arrivée à Bois-le-Duc.—Ma cousine Maria.—Le général Moreau.—Leurs amours.—Générosité de Moreau.—Son départ.
Nous descendîmes à Bois-le-Duc chez mon oncle maternel, le baron Vanderke; il habitait une maison immense, qu'on eût décorée à Paris du titre d'hôtel. Cette maison était occupée par le grand quartier-général de l'armée française, et servait de logement au général en chef Pichegru. Mon oncle avait abandonné à l'état-major le principal corps de logis, qui renfermait les plus beaux appartemens; il s'était retiré avec sa famille et ses nombreux domestiques dans l'aile droite, et les bâtimens qui donnaient sur le jardin. Cette vaste maison ressemblait véritablement à une ville, et à une ville bien peuplée. Nous fûmes reçus à bras ouverts; on nous donna dès le lendemain un dîner d'apparat, auquel furent invités tous ceux des parens de Van-M*** qui habitaient le pays. La famille du baron se composait de sa femme, de ses filles et de deux fils: toutes mes cousines étaient jolies, mais aucune ne pouvait être comparée à Maria, la seconde d'entre elles par ordre de naissance. Dans cette maison comme dans celle de Van-M***, on avait adopté presque tous les usages de la France: né à Batavia d'une famille immensément riche, le baron avait rapporté en Europe toutes les habitudes d'un luxe excessif; il avait l'imagination vive, la conversation très gaie. Ses goûts sympathisaient singulièrement avec ceux de sa nièce Florentine, ainsi qu'il se plaisait à m'appeler: aussi éprouvions-nous un grand plaisir à causer ensemble. Mon oncle avait alors quarante-six ans; sa figure était belle, son maintien imposant; il aimait et cultivait les lettres et les arts, mais sans aucune prétention; souvent il me développait les beautés des poètes anciens, et moi je lui déclamais les strophes du Tasse, ou je récitais devant lui les vers du Dante. Il félicitait Van-M*** du bonheur qu'il avait de vivre avec une femme dont l'esprit était si bien orné. Je riais des éloges qu'il donnait à mon érudition prétendue; comme il ne m'en avait rien coûté pour l'acquérir, je n'y attachais que peu d'importance: c'était au milieu des jeux de mon enfance que ma mémoire s'était enrichie des beaux vers des meilleurs poètes de l'Italie. J'avais puisé une foule de connaissances dans la conversation de mes parens qui m'avaient instruite sans y songer, pour ainsi dire, eux-mêmes. L'amitié que me témoignait le baron donna une nouvelle force à l'attachement que Van-M*** avait toujours eu pour lui.
Dès le lendemain de notre arrivée, les généraux Pichegru, Moreau et quelques autres officiers supérieurs nous avaient été présentés comme les amis de la famille. Je parlerai plus tard du premier: Moreau seul eut alors toute mon attention. Deux motifs puissans m'avaient inspiré la curiosité de le connaître: d'abord les éloges que lui avait plus d'une fois donnés devant moi le général Dessoles, ensuite l'extrême chaleur que ma cousine Maria avait mise à me vanter son courage, sa bonté, et bien d'autres qualités également précieuses et rarement unies ensemble. Sans les préventions favorables qu'on m'avait inspirées sur le compte de Moreau, je ne l'aurais sans doute pas distingué dans la foule des généraux français, car son extérieur n'avait rien de remarquable qu'une extrême simplicité. Nous prenions le soir, comme de coutume, le thé en famille; les généraux y étaient toujours invités. Maria paraissait tellement occupée du général Moreau, ses beaux yeux paraissaient si constamment fixés sur lui, son oreille saisissait si avidement les moindres paroles échappées de sa bouche, que mes soupçons, d'abord assez vagues, se changèrent bientôt en certitude. Mon cœur se serra à l'aspect du danger que courait ma jeune cousine; sa sécurité m'inspirait un sentiment pénible: c'était ainsi que je m'étais perdue! J'étais déjà peut-être trop avancée pour revenir sur mes pas; mais ce n'était pas sans effroi que je portais mes regards en arrière, et je tremblais de voir Maria s'engager dans la route que je n'étais plus assez forte pour abandonner moi-même.
Le baron, comme Van-M***, fournissait aux armées françaises des sommes considérables; il avait chaque jour à régler avec les chefs des intérêts beaucoup trop graves pour qu'une femme de mon âge pût trouver quelque plaisir à les entendre discuter. Un soir, lorsque je vis la conversation engagée sur les affaires sérieuses, je quittai le salon pour me rendre à mon appartement; Maria m'y suivit: «Eh bien! dit-elle en s'asseyant près de moi, vous l'avez vu, ma chère cousine, ce général célèbre; mais c'est peu de le voir, il faut encore connaître son âme.»
Je ne m'attendais pas à entendre jamais le nom de Moreau sortir sans éloges de la bouche de Maria; mais le ton d'enthousiasme auquel elle s'était élevée tout à coup me frappa d'étonnement. Elle continua long-temps à me parler de son héros, et avec une exaltation toujours croissante: rien ne me semblait cependant justifier son délire. Plus tard j'ai eu l'occasion de reconnaître et d'apprécier toutes les nobles qualités de Moreau; je ne crains donc pas d'avouer que sa personne ne m'avait pas d'abord paru répondre à la grandeur de sa renommée; sa timidité naturelle approchait presque de la gaucherie, et j'avais besoin d'être prévenue d'avance en sa faveur pour arrêter pendant quelques minutes mon attention sur lui. Je tournai mes yeux vers Maria: «Ma cousine, lui dis-je, votre attachement pour le général Moreau me paraît plus tendre que ne l'est d'ordinaire la simple amitié.