«—Oui, dit-elle en levant la tête avec une sorte de fierté, il a tout mon amour, et cet amour ne finira qu'avec ma vie.»
Je restai tout étourdie de cette réponse et du ton qu'avait pris Maria; elle revint bientôt au langage simple et naïf qui la rendait si intéressante, mais ce fut encore pour me vanter l'homme qu'elle adorait. Je ne rapporterai point ici tout ce qu'elle m'apprit d'honorable pour le caractère de Moreau; il avait, à entendre Maria, le désintéressement de Fabricius et la continence de Scipion. Je ne me refusais point à croire ma cousine sur parole, mais il était impossible de ne pas la soupçonner d'un peu de partialité. Il fallait la voir s'animer en parlant, fixer sur moi ses grands yeux avec tous les indices d'une émotion profonde, et s'indigner presque de ce que je ne partageais pas son enthousiasme.
Effrayée d'une passion si violente, je n'osais plus interroger Maria; je n'osais lui demander jusqu'à quel point Moreau était instruit du secret de son cœur. La suite de la conversation m'apprit bientôt que je pouvais donner toute carrière à mes soupçons et à mes craintes. J'éprouvais le vif désir d'arracher ma jeune parente à un égarement qui, tôt ou tard, pouvait lui devenir si funeste; sans heurter ses affections en traitant avec trop de sévérité l'homme qui avait profité de son délire, je lui représentai cependant que Moreau avait violé tous les droits de l'hospitalité en la séduisant elle-même au sein d'une famille qui devait être pour lui l'objet de tant de respects et d'égards.
«Non, me répondit-elle; vous vous trompez, il n'a point abusé de la confiance qu'on lui témoignait: il m'a fuie d'abord; il a combattu le penchant irrésistible qui m'entraînait vers lui; moi seule je suis à blâmer, et c'est mon imprudence qui m'a perdue. Je connaissais la fortune de mon père et son attachement pour les Français; j'aurais été heureuse de pouvoir enrichir Moreau en devenant un jour sa femme. Dans cet espoir j'aimais à saisir toutes les occasions de le rencontrer; je lui servais d'interprète dans ses relations avec les Hollandais, ou je lui donnais quelques notions de notre langue. Il y a trois semaines qu'il vint à l'improviste me prier de lui traduire une lettre qu'il venait de recevoir; j'étais occupée à dessiner un emblême de fleurs au bas duquel j'avais tracé son nom: Je cachai mon dessin en rougissant; il me pria de le lui montrer; je refusai: alors il chercha à s'en emparer, il y réussit; et je ne revins à moi que tout en larmes, et dans les bras de celui à qui ma vie appartient maintenant tout entière.» Elle cacha sa tête dans mon sein en achevant ces mots; puis elle ajouta d'une voix tremblante: «Jugez de ma douleur et de mes inquiétudes, ma chère cousine! plaignez-moi, conseillez-moi; mais ne me dites pas de l'oublier, je suis à lui pour toujours.
«—Je le pense comme vous, lui répondis-je; mais vous devez lui appartenir par des liens plus sacrés. Vous a-t-il communiqué ses projets à votre égard?
«—Non; mais puis-je m'en plaindre? de quel droit prétendrais-je maintenant à devenir venir sa femme? Il faut tout vous avouer: chaque nuit, lorsque tout dort dans la maison, je vais le trouver chez lui. Je le vois si peu pendant le jour!—Est-il possible, Maria! quelle imprudence!—Je sais que je fais mal, et cependant je ne puis vaincre mon amour. Je pleure sans cesse sur ma faute; mais à quoi bon? Deux fois j'ai manqué d'être découverte. Imaginez-vous que je suis obligée de passer devant la chambre où reposent mon père et ma mère: oh! comme mon cœur se serre alors! S'ils savaient à quel point je suis coupable, comme ils me mépriseraient, eux qui m'aiment si tendrement!… Ensuite il me faut traverser la chambre qu'occupent mes petites sœurs avec leur bonne, puis le grand corps de logis situé entre les deux ailes. Un jour je suis restée deux heures cachée derrière une statue dans la grande salle, où aboutissent plusieurs issues des chambres occupées par les officiers français. Je tremblais moins de froid que de terreur.
«—Malheureuse enfant! et si l'on vous avait vue!—Sans doute: mais croirait-il que je l'aime si je n'osais braver tous les dangers pour arriver jusqu'à lui?»
Je ne saurais rendre les divers sentimens que faisaient naître en moi les confidences de Maria. Elle pleurait: je mêlais mes larmes aux siennes; je lui représentais l'affreux abîme qu'elle creusait sous ses pas, la douleur de ses parens si jamais ils venaient à découvrir qu'elle se rendait indigne de leur tendresse; enfin, à force de prières, j'obtins d'elle la promesse de cesser ses excursions nocturnes. Mon plan était déjà arrêté; et, d'après ce qu'elle m'avait dit du général Moreau, c'était sur lui-même que je comptais d'abord pour m'aider à la sauver.
Le lendemain du grand dîner donné par le baron, nous fîmes une promenade à cheval dans les campagnes environnantes: Moreau nous accompagnait; l'occasion de lui parler s'offrait naturellement; il se trouvait à côté de moi. Je l'engageai à devancer un peu le reste de la cavalcade, pour avoir le loisir de causer un instant avec lui. Quand nous fûmes assez éloignés pour qu'il fût impossible de nous entendre, je lui déclarai sans détour que Maria m'avait instruite des relations qui existaient entre eux, et que j'avais puisé, dans les discours même de ma jeune parente, une assez haute opinion de son caractère pour penser qu'après avoir abusé de sa faiblesse, il ne voudrait pas lui enlever tout espoir de bonheur à venir en nourrissant sa fatale passion. «Maria, ajoutai-je, n'ose plus prétendre à devenir votre épouse; sa naissance et son nom ne lui permettront jamais de descendre au rôle de votre maîtresse: vous le sentez comme moi, général. Elle a droit à votre respect, et vous ne voudriez pas, en entretenant plus long-temps avec elle une liaison illicite, l'exposer à perdre entièrement l'honneur, premier trésor d'une femme. Trouvez donc un motif pour quitter promptement ce pays, et sauvez-la d'elle-même, en cessant de vous offrir à ses yeux.
«—Vous êtes assez bonne, madame, me répondit Moreau avec un accent que je n'oublierai jamais, vous êtes assez bonne pour me traiter avec indulgence. Puisque vous voulez bien avoir de moi si bonne opinion, vous ne serez point étonnée d'apprendre que je songeais moi-même à tirer mademoiselle Vanderke de la fausse position dans laquelle je l'ai placée: il y a long-temps que mon bonheur fait mon supplice, parce qu'il me laisse toujours des remords. Puisque Maria s'est confiée à vous, veillez sur elle: je l'aime sans doute, mais non pas de cet amour ardent qui seul peut la rendre heureuse. Cependant si elle peut se contenter des sentimens que j'ai à lui offrir, madame, je remets notre sort entre vos mains. Je pars dans deux jours pour Bommel avec M. Van-M***: permettez-moi de vous adresser de là une lettre que vous remettrez à votre cousine. Si mes offres sont rejetées, je vous jure d'avance que cette lettre sera la dernière qu'elle recevra de moi, et que je ne reparaîtrai plus dans la maison de son père.»