Moreau paraissait profondément ému en me parlant. J'aurais pu m'étonner de le voir payer d'une amitié si calme l'amour le plus passionné: je ne pus toutefois m'empêcher de convenir que son langage était celui d'un honnête homme, disposé à réparer une faute qu'il avait presque involontairement commise. Dès ce moment je lui accordai toute mon estime: je consentis à ce qu'il me proposait, et je me promis d'agir avec la plus grande circonspection dans une circonstance qui allait décider du bonheur de deux êtres également dignes d'être heureux. Moreau partit en effet le surlendemain. Maria était au désespoir; elle croyait avoir vu celui qu'elle aimait pour la dernière fois: elle vint me demander des consolations, et je pleurai avec elle.
J'employai tous les ménagemens possibles pour lui traduire la pensée de Moreau; j'essayai de lui faire entrevoir la possibilité d'un mariage, dans le cas où elle voudrait accepter un attachement calme, mais durable, en échange d'un amour aussi vif que le sien. L'idée de n'être pas aimée autant qu'elle aimait elle-même la frappa si douloureusement qu'elle oublia tout le reste: il m'était bien pénible de voir couler ses larmes, mais je ne fis rien pour les tarir. Il aurait fallu, pour calmer sa douleur, réveiller dans son âme un espoir chimérique; maintenant que le coup était porté, il valait mieux laisser au temps le soin de cicatriser la blessure. Quinze jours se passèrent ainsi: une légère indisposition, résultat des secousses violentes qu'elle venait d'éprouver, fournit à Maria un prétexte pour ne pas quitter sa chambre. Mes soins empêchèrent qu'on ne rapprochât l'époque où commença cette maladie subite de celle où le général Moreau avait quitté Bois-le-Duc.
CHAPITRE X.
Le général Pichegru.—Double méprise.—Lettre du général
Moreau.—Nouvelle preuve de son humanité. Son désintéressement.
Mon oncle était tellement prévenu en ma faveur qu'il me supposait douée d'une foule de qualités plus rares les unes que les autres, et qui presque toutes me manquaient absolument. Malgré l'étourderie qui dominait évidemment dans mon caractère, il avait cru démêler en moi de la finesse, une prudence au dessus de mon âge, beaucoup de courage et de résolution. Cette dernière qualité ne m'a jamais manqué; je l'ai poussée quelquefois jusqu'à la témérité; mais pour la prudence et la finesse, j'en ai toujours été dépourvue. Avec une si haute idée de mon esprit, il n'était pas étonnant qu'il m'attribuât une grande influence dans toutes les affaires qui se traitaient à Amsterdam, et auxquelles Van-M*** se trouvait toujours mêlé. Mon sexe, mes goûts et mon âge me rendaient tout-à-fait étrangère aux combinaisons de la politique. Quoi qu'il en fût, mon oncle avait communiqué son opinion sur mon compte au général Pichegru, qui la partageait entièrement: dès lors j'avais été, de la part de ce général, l'objet d'un empressement marqué, que j'avais très naturellement attribué à tout autre motif qu'un intérêt politique. J'étais tellement habituée aux hommages, qu'une nouvelle conquête n'étonnait nullement mon amour-propre. Le général Pichegru ne manquait pas d'une certaine amabilité, quand il se croyait intéressé à paraître aimable. Un matin, je m'occupais d'écrire à Van-M***, qui se trouvait encore à Bommel avec le général Moreau, lorsqu'on vint m'avertir que le général Pichegru demandait s'il pouvait être admis à l'honneur de me voir: j'ordonnai qu'on le fît entrer. J'attribuai d'abord tout l'honneur de cette visite à l'impression que j'avais faite sur le cœur du général. Il passait pour être peu sensible au mérite des femmes; on le disait exclusivement préoccupé des intérêts de la politique ou des calculs de son ambition personnelle. Ma petite vanité pouvait donc être flattée jusqu'à un certain point de la persévérance qu'il mettait à me chercher partout: l'illusion de ma coquetterie fut bientôt détruite.
Pichegru avait réellement beaucoup d'esprit: il en fit preuve dans cette circonstance en amenant sans affectation l'entretien sur le sujet qui l'intéressait vivement. Malgré toute son adresse, je ne tardai point à démêler qu'il avait jeté ses vues sur moi pour le servir dans une petite intrigue politique dont je ne devinais pas le but. Pour mettre au courant le lecteur, j'ai besoin de reprendre les faits d'un peu plus haut.
J'avais connu à Amsterdam un médecin nommé Krayenhof: c'était un homme très spirituel, et doué d'une fermeté de caractère peu commune. Il était en outre très dévoué au parti français; c'était presque le seul Hollandais qui eût le don de me plaire, et que j'admisse habituellement dans ma société intime. J'aimais sa franchise, l'originalité de son esprit, et j'admirais son savoir exempt de pédantisme. Je jouissais de la santé la plus robuste, mais il n'en était pas moins mon médecin en titre, et je recevais presque journellement sa visite[7]. Ce médecin était l'ami d'une dame qui habitait Utrecht, et que l'on soupçonnait fort d'avoir entretenu ou d'entretenir encore des relations avec un officier de l'armée autrichienne, sous les ordres immédiats du général Klinglin. Pichegru espérait, par mon entremise, se lier d'abord avec Krayenhof, et se servir ensuite de cette liaison pour arriver jusqu'à la dame qu'il lui importait de connaître. L'espèce d'insouciance qu'il affectait en me demandant de le mettre en rapport avec Krayenhof, sa feinte légèreté sous laquelle perçaient malgré lui beaucoup d'embarras et d'inquiétudes, n'échappèrent pas à mon attention. Mes soupçons s'éveillèrent, je sentis qu'on me tendait un piége, et je répondis avec assez de sécheresse: «Vous vous êtes trompé, général, si vous avez cru que je pouvais le moindrement servir vos vues; mes goûts et mon caractère m'éloignent naturellement des affaires sérieuses; en dépit des principes de mon éducation et de l'opinion de toute ma famille, j'ai adopté le parti qu'embrassait mon mari. J'admire la valeur française, mais je ne comprends rien aux intrigues politiques, et j'en resterai toujours éloignée.»
Le général ne put cacher d'abord le mécontentement que lui causait ma réponse. Il reprit bientôt plus d'empire sur lui-même: «Eh! madame, me dit-il en souriant, vous m'avez mal compris, et sans doute je ne dois m'en prendre qu'à moi-même; mais il ne s'agit point ici d'intrigue. Je vous demande un service fort léger, qui ne doit blesser aucunement votre délicatesse. Ce service, si vous me le rendiez, assurerait peut-être à M. Van-M*** de nouveaux droits à notre reconnaissance.
«—Si ce service est léger, comment, général, pouvez-vous me parler de la reconnaissance que vous en témoigneriez à mon mari? «Avez-vous donc oublié que son dévouement à la cause française a toujours été pur de tout intérêt? Souvenez-vous de l'indépendance que lui assure sa fortune, de l'estime qu'a dû vous inspirer la générosité de son caractère, et ne me demandez plus de services également indignes de lui et de moi.»
Ainsi finit notre conférence. Nous nous étions, comme on le voit, tous deux mépris dans les conjectures que nous avions pu former l'un sur l'autre. Je ne conservai de cette conversation aucun souvenir fâcheux; il n'en fut pas de même de Pichegru, qui ne pardonna ni à moi d'avoir pénétré ses vues, ni à mon oncle de lui avoir donné une si fausse idée de mon caractère. Ses manières avec moi changèrent tout à coup; la défiance et le dépit perçaient dans tous ses discours: cette défiance fut surtout remarquable le jour où je reçus une lettre du général Moreau. Cette lettre m'arriva justement à l'heure où nous étions tous, suivant la coutume, réunis en famille. Mon oncle me demanda si elle était de mon mari; je répondis à sa question en nommant celui qui me l'adressait. À ce nom, Pichegru dirigea sur moi des regards curieux; il cherchait à lire sur mon visage quel pouvait être le sujet d'une telle correspondance. Cet examen m'embarrassa tellement, que je ne pus le soutenir au delà de quelques minutes; je quittai le salon, et j'allai sur-le-champ retrouver Maria dans son appartement.